She wasted nothing of what she felt

11 février 1963. Sylvia Plath dépose son dernier recueil de poèmes Ariel sur son bureau, des gâteaux et du lait dans la chambre de ses enfants, calfeutre soigneusement la porte de la cuisine, puis met sa tête dans le four. Son mari, le poète anglais Ted Hughes avec qui elle entretenait une relation passionnelle et tumultueuse, reprend le manuscrit, modifie l’ordre des poèmes, y insère les derniers qu’elle a écrits, ses meilleurs, et fait publier le tout en 1965. Les féministes l’ont copieusement agoni pour ce geste.

Dans la version restaurée d’Ariel, qui présente le contenu initial pensé par l’écrivaine, l’intérêt est avant tout dans la préface de sa fille Frieda Hughes. Je l’avais déjà citée [ici] pour sa compréhension fine de la créativité dans la bipolarité.

She used every emotional experience as if it were a scrap of material that could be pieced together to make a wonderful dress; she wasted nothing of what she felt, and when in control of those tumultuous feelings she was able to focus and direct her incredible poetic energy to great effect.

Elle termine en redonnant aux deux recueils leur place et leur regard propres. En respectant ce qu’a été chacun dans sa manie créative, sa dépression et sa colère éruptive, l’autre dans son deuil, son implacable sens de l’art, son interprétation d’une personne qui l’a fascinée, qu’il a aimée, abîmée aussi sûrement, et dont il avait plusieurs clés, pas toutes. Parce que tout n’est pas exactement qu’une question de misogynie ou de féminisme.

Since she died my mother has been dissected, analyzed, reinterpreted, reinvented, fictionalized, and in some cases completely fabricated. It comes down to this: her own words describe her best, her ever-changing moods defining the way she viewed her world and the manner in which she pinned down her subjects with a merciless eye.

[…]

When she died leaving Ariel as her last book, she was caught in the act of revenge, in a voice that had been honed and practised for years, latterly with the help of my father. Though he became a victim of it, ultimately he did not shy away from its mastery.

This new, restored edition is my mother in that moment. It is the basis for the published Ariel, edited by my father. Each version has its own significance though the two histories are one.

— Frieda Hughes, foreword to Ariel, The Restored Edition, Sylvia Plath, 2004.

Sylvia Plath et Ted Hughes avec leur fille de un mois, Frieda Hughes, mai 1960

Le beffroi

Forêts denses et troubles dansées
aux multivers embusqués, saphirs et argent
labyrinthes étriqués de branches cassées réparées enchantées

Arrivés à la clairière, la petite église, la vue
cloche.

et j’ai dit :
ça ne va pas
ça ne va pas
ça ne va pas

à l’objet-même de la cloche
qui me dévisageait
dans un regard filtré par une iridescence
sonnante trébuchante

un instant le morpho a replié ses ailes
sous l’enveloppe le beffroi
effroi
mon visage dans le sien

il carillonne :
c’est une fluctuation

c’est une fluctuation le règne du monde l’hystérie chez les femmes les conflits d’intérêt les signaux faibles les petites mimines les mots posés les 49.3 les trains de vapeur sèche les corps crispés la malbouffe des songes c’est une fluctuation et tu es folle folle folle

.

Oh. Et tout est éclairci.

China Marsot-Wood, Depth, 2017

C’est raté

C’est tout ce que tu auras ce matin
au petit-déjeuner.
À quoi t’attendais-tu ?
Des œufs à la coque des pancakes et du miel ?
Du sucré du salé du café torréfié ?
Un post-it sur le frigo pour la bonne journée ?

Et toi ? qu’as-tu fait de ta nuit ?
Inuit méandres spirales sans appel
de fissure en rupture
de torture en conjonctures
à la lumière bleutée des écrans de fortune

Pourquoi as-tu gardé ces neuf heures pour toi ?
Tant qu’à être vivant à l’aube
me chanter comme l’oiseau
un conte ton récit
emmêlé déroulé
ce qui est ressenti ce qui perdure ou craque
ce qui brille ce qui chevrote ce qui dévore

Non. C’est raté.
Tu n’auras rien de plus ce matin
Pas de paquet cadeau au ruban de mon temps
Tu peux crever d’inanition j’asphyxierai
tes attentes
jusqu’à ce que tu n’en aies plus
que tu crèves que tout crève comme moi seul sans phare au milieu de la nuit

D’accord.
De toute façon je ne petit-déjeune pas !

China Marsot-Wood, Bibelots #5, 2017

I can wait for a hundred days

Deux par jour
au compte-goutte
ploc ploc

Tous les jours
sur insta sur Tik Tok
le faux glapissement de lèvres lipidées

Deux gélules de magnésium
la paupière qui bat
tum tum

Aux États éclatés
soudain la connexion neurones
les idées artifices

Blanqui et Plath
sur les sièges de la holding room
de London Heathrow

Deux par jour
ploc ploc
alors pour arriver jusqu’à deux cents pleins brillants

verts à côté de ton nom
je m’occuperai bien cent jours

Collage (includes images of Eisenhower, Nixon, bomber, etc.) / Sylvia Plath / 1960 / Mortimer Rare Book Collection, Smith College / Northhampton, MA / © Estate of Sylvia Plath

Nouvelles : côté occident

Enchaînement fortuit (?) de recueils de nouvelles occident / orient, écrites par un homme / une femme.

De l’autre côté de l’Atlantique, quinze ans plus tard, Salinger pond neuf histoires en iceberg. Rien n’est dit, tout est tu, on mettra juste le bout des mots qui dépasse de l’eau. On mettra souvent une petite fille, une jeune femme, paumée – mais on ne le dit pas, c’est à extrapoler sous la surface – dont les valeurs sont hasardeuses. Qui vacille soudain devant des choix qui se présentent, et qui touche du doigt le sens et le non-sens de sa vie, dans l’infinie solitude d’une Amérique âpre, âcre, aux crocs d’acier et aux apparences bidimensionnelles. Des projections de femmes qui prononcent des banalités apparentes, et que des hommes cherchent à interpréter et décrire dans le silence, en posant trois touches et trois mots. Comme un tableau de Hopper.

De l’Amérique donc. Crue, vraie, qu’on dirait triste parce qu’elle vaut plus que cette bidimensionalité – et pourtant est-ce triste ? C’est, simplement. Pragmatique comme la caractéristique maîtresse de ce peuple, pour qui tout a commencé, justement, par la traversée des icebergs.

« Hello, » he said, cordially, to Ginnie. « Hello. »
« Seen Franklin? » he asked.
« He’s shaving. He told me to tell you to wait for him. He’ll be right out. »
« Shaving. Good heavens. » The young man looked at his wristwatch. He then sat down in a red damask chair, crossed his legs, and put his hands to his face. As if he were generally weary, or had just undergone some form of eyestrain, he rubbed his closed eyes with the tips of his extended fingers. « This has been the most horrible morning of my entire life, » he said, removing his hands from his face. He spoke exclusively from the larynx, as if he were altogether too tired to put any diaphragm breath into his words.
« What happened? » Ginnie asked, looking at him.

— J. D. Salinger, Just Before the War with the Eskimos, in Nine Stories, 1953

Edward Hopper, Cape Cod Morning, 1950. Smithsonian American Art Museum, Washington, D.C. © 2020 Heirs of Josephine N. Hopper / Licensed by ARS, N.Y.

Nouvelles : côté orient

Enchaînement fortuit (?) de recueils de nouvelles occident / orient, écrites par un homme / une femme.

Les Nouvelles orientales de Marguerite Yourcenar, des contes plutôt : une série d’exercices où la narratrice s’efface pour rapporter les légendes traditionnelles qu’elle s’est approprié. L’assimilation atteint un niveau tel qu’on accepte l’« usurpation », y compris celle de Hikaru Genji, héros de la romancière du 11ème siècle japonaise, Murasaki Shikibu.

Je suis toujours perturbée par les français qui expliquent l’Orient, avec un émerveillement proche de la niaiserie, avec une compréhension nulle de la complexité vécue, dégoulinant devant l’exotisme, et sans avoir de clé pour décrypter le fond, ils ne l’auront jamais. Depuis petite, les camarades, profs, connaissances, me tartinent des louanges de leur « Japon », m’en parlent avec complicité parce qu’ils y ont été dix jours. Ils s’en sont projeté un océan de cosplay et/ou de sérénité zen – alors que tout en moi en a longtemps rejeté le pourtour. Qu’ils se permettent de conter ces orients comme s’ils étaient leurs, cette usurpation, cette absence d’humilité, m’a beaucoup questionnée.

Or Marguerite Yourcenar ne me hérisse pas. Ça glisse, c’est naturel, ça me paraît approprié et assez juste – probablement parce qu’elle s’absente du texte, qu’elle s’est mise entièrement au service du conte. L’« Orient », c’est ici un vaste package, qu’elle démarre dès la frontière italienne franchie. Les Balkans sont probablement ses récits les plus puissants. Les personnages créés ou filés à partir de la tradition, empruntés au peuple, aux villages, sont découpés à la hache dans un langage précis, dans ce phrasé de marbre qui la caractérise.

Skender Kraja, Sculpture de Rozafa emmurée, de la légende qui a inspiré Le lait de la mort, Musée du château de Rozafa, Albanie.

El Jem

El Jem, à l’heure de la prière, toujours.
Au bistrot d’en face, le serveur appelle mon beau-frère Michel et lui récite les numéros des départements de Bretagne – les petits cousins pouffent sur leurs frites.

C’est l’un des trois plus grands amphithéâtres romains, surgi au milieu de nulle part, sur les sept heures de route entre le Sahara et Tunis. Je lis dans Wikipédia :

parfois appelé « ksar de la Kahena », du nom d’une princesse berbère du viie siècle qui a rassemblé les tribus pour repousser l’avancée de l’envahisseur musulman. Vaincue et traquée, elle se réfugie avec ses partisans dans l’amphithéâtre et y résiste durant quatre ans. Selon la légende, elle aurait été trahie par son jeune amant, qui l’aurait poignardée avant d’envoyer sa tête embaumée au chef des armées arabes.

J’erre entre les énormes blocs de pierres, et soudain je réalise – ma procrastination, la science qui fuit de mes doigts depuis quelques semaines, qu’il faut rebattre, rempoigner, serrer. C’est ça qui me sauve de l’année naissante. Jusqu’à l’aube, revenus à La Marsa dans la baraque de ma sœur, je rattrape tout : les slides des meetings que j’ai ratés parce que je dirigeais des pompes funèbres, les documents que j’avais survolés, les structures à mettre en place, cette réflexion à tricoter et à brosser pour faire et être dans mes projets. 2026 et je refuse de trahir ma science. C’est parmi les nombreux rouleaux de ma vie, l’une des plus belles histoires à composer, le potentiel-légende le plus puissant, quelque chose que plus tard, une fois vécu, on pourra conter.

احكي يا الراوي احكي حكاية
مدابيك تكون رواية
حكلي على ناس زمان
حكلي على الف ليلة و ليلة
و على لونج بنت الغولة

Raconte, ô conteur
Raconte une histoire, qu’elle soit une légende
Parle-nous des gens d’antan
De Loundja, la fille de l’ogresse et du fils du Sultan

— Souad Massi, Raoui, in Raoui, 2001

Son : Souad Massi, Raoui, in Raoui, 2001

El Jem, Tunisie, janvier 2026

La texture du sable

Je t’écris du haut d’un dromadaire. Ici, le sable est crémeux. Il absorbe les sons. Comme toi, je pense « chant des dunes », « transport éolien » et à la voix transversale de Jean-Claude Ameisen.

Les grains sont farine, d’une finesse supérieure à ceux dans le Gobi, l’espace moins minéral, moins aride, plus intime, plus doux. Sous les pieds nus, le sol, compacté par les pluies de la semaine dernière, se tasse comme de la poudreuse enneigée.

Nous marchons des heures durant dans des photographies de Bernard Descamps, le long de la caravane de dromadaires qui portent les enfants, les lourdes couvertures bariolées, les provisions et les piquets de tente. Les ondulations stochastiques des dunes reposent jusqu’aux confins du regard.

Le courrier rase le sol et part au levant, au couchant, mesurer la rotation et les fuseaux de la Terre. Les ombres s’étirent, nos silhouettes filent sur les nervures des crêtes.

Son [langoureux et « obscurément érotique », comme le film] : Academy of St. Martin in the Fields, Gabriel Yared, The English Patient, in The English Patient (Original Soundtrack Recording), 1996

Sahara, décembre 2025
David Marchand, Guillaume Prévôt, Julie Guillem, L’aéropostale, 2020, Ed. Milan
Bernard Descamps, Sahara, 1987

Toboggan !

Départ de Sabria en quatre-quatre.

Fdil, au volant, explique qu’avant, il n’y avait pas de sable jusqu’ici, et que les villageois posent des barrières de palmiers pour empêcher sa progression.

Il montre les dunes entre les monticules de déchets : « Là, les enfants font du toboggan en glissant sur des morceaux de plastique. »

On s’enfonce dans le grand erg ; Fdil s’exclame aux montées et descentes aiguës : « Toboggan ! » en détachant les syllabes comme s’il s’agissait d’un mot arabe1, et les petits cousins rigolent dans les cahots.

Son : Tinariwen, Kurt Vile, Mark Lanegan, Nànnuflày, in Elwan, 2017

  1. Amusant, car en réalité le mot provient de l’exploration d’autres longitudes, latitudes et conditions climatiques : du français de l’Acadie « tabagane », lui-même une mixture de langues algonquiennes, signifiant « traîneau léger » ou « piste de luge ». ↩︎
Départ de El Sabria, décembre 2025

Beni Zelten

Ce sont les ruines d’un village berbère, effrayantes et merveilleuses. Sur des centaines de mètres de colline, en pierres ocres très propres empilées au coucher rose, qui peint les roches et les rend braises.

Entre les ruelles dont on devine les méandres, les maisons ont encore leur toit, leurs poutres, leurs alcôves, mais la végétation et les éboulis ont réclamé leur territoire. On clignerait les yeux et on verrait s’agiter les bergers, la boulangère, les femmes coudre et les hommes tailler, les ânes presser le moulin de l’huilerie, les feux dans les chaudrons et le blé concassé, dans des gestes genrés aux tabliers et à la sueur séculaire.

Quand je rouvre les yeux, l’appel à la prière monte dans la vallée, transmutée en Philharmonie naturelle. Les contreforts berbères ne luttent plus contre ce chant, on laisse les tonalités mystifier les sols, l’air, suspendre le couchant, et quand il est terminé, un chien prend longuement et sérieusement la relève. Y., le petit cousin, commente : « Cette fois, c’est la prière des chiens. »