Pages édifiantes (parmi tant d’autres) de Kean, par Alexandre Dumas, adaptation de Jean-Paul Sartre. Anna et son formidable : « Tout ce que je veux, je l’obtiens. » et la nécessité de jouer par Kean : « On joue parce qu’on deviendrait fou si on ne jouait pas. » puis : « Est-ce que je sais, moi, quand je joue ? »
[Remplacer jouer par écrire – et le problème de l’esthétisation à outrance qui empêche de vivre ou bien sublime le moment. Le problème de l’outil d’expression (jouer, écrire…), c’est quand il colle au cerveau comme une partie inamovible et qu’on ne peut plus faire sans.]
Amusant : dans la page suivante, quand Kean joue à être bon, il reprend le texte original de Dumas.
Au crépuscule, le campus estival est vide et doucement éclairé de vieilles pierres. Je cherche une bibliothèque où travailler, et j’entre au hasard dans des bâtiments aux noms illustres, sertis de colonnes massives et plantés d’hortensias paniculata. Les classrooms sont ornées sur 360 degrés de tableaux noirs du siècle passé, encadrés de bois vernis, l’horloge du Old Main s’allume comme le ciel s’obscurcit, les écureuils et les lapins passent dans le champ de vision comme une version vivante de Bambi.
Je n’arrive plus à écouter les musiques qui me transportaient avant cette translation. Elles me semblent périmées, comme cette autre moi-même que j’ai laissée sur le vieux continent. C’est un comble de ne pas réussir à écouter Barber sur le sol américain – encore plus un comble que le Concerto pour violon me projette au Japon en avril dernier, dans le cahot des trains tokyoïtes que je prenais des heures durant, de séminaire en séminaire, dans une joie et assurance absolue, avançant mon livre et glanant des collaborateurs… Une autre époque et un état d’esprit qui me manquent cruellement.
Heureusement, il me reste encore Meyer et son concerto pour violon, qu’apparemment je n’ai pas complètement usé à Paris. Je crois même que je le re-découvre en étant ici. C’est tellement américain, cette dramaturgie, et les petits moments appalachiens qui dansent dans l’oreille. [Mais je ne peux m’empêcher derrière de revenir à Ravel, Saint Saëns : le déracinement, propice à la redécouverte desdites racines – et de relire Kean.]
Ce sera sans aucun doute une année très musicale, je l’ai lu dans les très beaux yeux de la pianiste new-yorkaise qui a accepté de prendre A. et K. sous son aile. A. jubilait devant les deux Steinway dans son salon : un demi-queue et un Grand. Elle parlait d’une voix assurée et douce, les jambes croisées, coude appuyé sur le genou, menton sur le poing, de ses propres petits garçons, de l’Espagne où elle a des attaches, de son Studio de piano à New York, et quand elle écoute A. jouer, elle marque un temps puis annonce : « You do really like music, don’t you? » A. dès cet instant est devenu trilingue ; moi je crois que j’étais amoureuse.
Bande originale : Edgar Meyer, Concerto pour violon : II. Dramma musicale, eroico, lirico et gioioso. Interprété par Hilary Hahn (obviously), Hugh Wolff, Saint Paul Chamber Orchestra.
Kean, par Alexandre Dumas, adaptation de Jean-Paul Sartre : cette association fortuite (?) de mes deux grands chéris si différents d’apparence, m’a toujours étonnée. Un peu comme si la littérature me faisait un clin d’œil. Dumas le romantique par nature, romanesque, fougueux et feuilletoneux, qui « viole l’Histoire pour lui faire de beaux enfants » (sic). Sartre, avec ses héros alpha-male torturés, en crises existentielles, qui parlent mal aux femmes mais les respectent dans le fond ; avec ses héroïnes fortes et absolues, qui savent exactement ce qu’elles veulent, et qui tiennent l’homme à bout de bras, à bras le corps dans son errance. Sartre et son écriture dure, brute, fougueuse aussi, si moderne, sans ride. Dumas et sa belle plume charnue, forte et gracieuse dans laquelle depuis toujours j’ai aimé me lover. Le fait de les trouver ainsi réunis, cela signifie peut-être que la différence n’est pas fondamentale, qu’il y a une continuité, une nécessité entre Dumas et Sartre. Mes connaissances littéraires et philosophiques sont nulles et je ne saurais broder sur l’impact dumasien, l’existentialisme à la Sartre, son courant, ses amours avec Simone. Mais ce n’est peut-être pas par hasard que ce sont ces auteurs qui m’ont accompagnée depuis l’adolescence, toujours ces bras dans lesquels me jeter lorsque le monde perdait sa couleur, la puissance par delà les siècles, l’éblouissement des analyses et mises en abîmes sur le pouvoir de l’écriture, du personnage joué/écrit/vécu, de l’être sous le filtre de l’art.
Je crois surtout que je suis pitoyablement sensible au personnage du héros sombre, tourmenté, au destin ambigu, amoureux mais qui ne s’accorde pas le droit de l’être (et qui souvent perd tragiquement celle qu’il aime : d’Artagnan, Arsène Lupin, Nestor Burma, …). Marvel n’a rien inventé, et c’est très bien ! parce que c’est terriblement sexy de voir Robert Downey Jr. se malmener soi-même en étant collatéralement odieux avec les uns et les autres, Daredevil ou Jessica Jones dans le dilemme du sacrifice personnel pour la morale (on notera que je cite aussi une femme dans ce tas). La fragilité et la solitude de ces êtres me fascinent et me touchent.
Chez Sartre, il y a souvent cette femme du même standing qui complète le héros. C’est d’ailleurs le cas avec de nombreuses œuvres de cette époque, à commencer par Giraudoux, qui donnait la part belle à la « femme à histoires » qui impulse et donne sa vérité à l’Histoire. C’est une nette différence avec Dumas ou d’autres, chez qui le personnage féminin reste accessoire, objet de l’amour – celle qui meurt. (Dans les Trois mousquetaires, Milady, la puissante et intéressante, est celle à abattre.)
Tout cela – y compris Dumas qui fait son bon mot en parlant de viol – n’est pas très #metoo, et on m’accusera probablement de trahir mes causes ou bien d’être incohérente dans mes lectures (Plath et Sartre, really?). Mais en vérité, il faut arrêter les purifications, le noir/blanc, les « S’ils sont innocents, ils renaîtront. » (Electre, Giraudoux). Le pays où je passe l’année en tient une bonne couche là-dessus. On remarquera surtout que je continue dans ces pages à enfoncer des portes ouvertes comme à un dîner mondain, et à faire de la pseudo-analyse littéraire de comptoir, quand il faudrait, pour l’édification de toutes et tous, que je retourne au couvent de la Science.
Images : (haut) George Clint, Edmund Kean, 1820. Victoria & Albert Museum. (bas) Robert Downey Jr. as Tony Stark in Iron Man 3, 2013.
Ce qui me plaît ici : l’équilibre entre isolement géographique et nourriture académique.
Ici, c’est comme ces villes hantées de séries Netflix d’où l’on ne sort plus. Les miles de champs de maïs et de forêts géologiques nous séparent du Monde. Hier, ravitaillement en whisky dans une usine d’allumettes reconvertie en distillerie ; les enfants remontaient les rails d’un village arrêté au début du siècle passé.
Et pourtant. En début d’après-midi, je descends, pas complètement rassurée, les marches obscures qui mènent à une librairie d’occasion souterraine, entre le King Cobra Tatoo Shop et le Men Only Hair Salon. J’y trouve des cartons de livres débordants, des piles de vinyls et de meubles tachés sur lesquels on sert des oat-milk-cappuccinos fleuris. Surtout j’y déniche : Kean dans sa version nrf* – et pas entièrement coupé ! –, Le rivage des Syrtes,édition Corti (what else?) et d’autres amours. Je m’empresse d’acheter ces deux-là, que je n’avais pas pu emporter – il ne s’agit que de mon troisième exemplaire de Kean et le deuxième du Rivage, mais il faut savoir s’entourer de ceux qu’on aime, où qu’on soit.
Avec A., on se faufile en douce dans le sous-sol du département de musique de l’université, et avisant l’une des « Practice Rooms » non fermée à clé, je le laisse dérouler son Andantino de Khatchaturian, à moitié debout sur son siège pour atteindre la pédale.
L’orage n’est jamais loin ici : me promener sous les gouttes avec des bottes de pluie anglaises bleu-marine-à-pois-blancs et un hoodie rose pale très doux, enfilé par dessus ma robe d’été. Faire semblant un moment d’être américaine, française etc. (en fait surtout française etc.), écouter Paul Éluard dire Liberté et Sylvia Plath parler des auteurs qu’elle aime, le Concerto pour piano de Ravel et puis :
And they were singin’, « Bye-bye, Miss American Pie » Drove my Chevy to The Levee, but The Levee was dry And Them good old boys were drinkin’ whiskey in Rye Singin’, « This’ll be the day that I die This’ll be the day that I die »
J’imagine qu’il faudrait reprendre ce billet commencé avant la translation transatlantique.
Le nœud formidable dans lequel le passage à la quarantaine m’a plongée : convergences de rencontres, de projets, de géographies, et toutes en métamorphoses, posent finalement une seule question essentielle.
Celle de l’être.
D’essentielle à existentielle, il n’y a que quelques lettres à métamorphoser.
Bien avant de vouloir devenir astrophysicienne, je voulais devenir écrivain. Malgré tout, très tôt j’ai fait le choix de la science. L’écriture ? Trop périlleux et pas assez sérieux (parce que l’astrophysique, c’est sérieux – il y a de quoi rire). Mais la thématique est récurrente en ces pages. Dès le début de ce blog, on s’interrogeait ; à Chicago aussi, etc. etc. Peut-être ai-je un peu plus d’éléments aujourd’hui. Et il me semble – peut-être à tort – que la question ne se pose pas exactement dans les mêmes termes.
Écrire ?
Toutes ces années je me suis définie comme l’astrophysicienne et la mère de famille. Toutes ces années je me suis targuée cependant d’être une chercheuse différente (car mauvaise physicienne ?). Et comme le disait le type à santiags l’autre jour en passant, nos collègues qui écrivent de la vulgarisation ne font plus de science, et j’acquiesce.
« Tu es absolue ou tu n’es pas, » m’écrivait joliment quelqu’un… Plus modestement, je ne peux me contenter d’être astrophysicienne sans faire de science, ni d’écrire de vulgaires livres scientifiques.
Je ne peux que continuer à mener G., et pire, il faut maintenant que je mette les mains dans le cambouis des données, sinon je n’arriverai plus à me regarder en face. Je ne peux pas être une leadeuse planant à mille lieux de la réalité sale. Et nous ouvrirons notre nouvelle fenêtre sur l’Univers. Parce que soif d’absolu. Si j’écris, il faut écrire à une dimension autre que du plan-plan scientifique. J’ai des envies et des visions, que probablement je n’arriverai pas à mettre à exécution cette fois-ci, faute de temps, de talent. Mais… ? Et l’épouse, la mère dans tout cela ? Peut-on gratter des spectres fréquentiels, composer des chapitres, et en même temps chanter Summertime au moment du coucher et remplir le frigo ? Peut-on être disponible à tout ? Puis-je être disponible à tout et surtout à tous ? Disponible à moi-même ?
Qui suis-je et que serai-je lorsque j’aurai achevé cette métamorphose ?
Eluard, pour donner mots à toutes ces motions :
Notre Mouvement
Nous vivons dans l’oubli de nos métamorphoses Le jour est paresseux mais la nuit est active Un bol d’air à midi la nuit le filtre et l’use La nuit ne laisse pas de poussière sur nous Mais cet écho qui roule tout le long du jour Cet écho hors du temps d’angoisse ou de caresses Cet enchaînement brut des mondes insipides Et des mondes sensibles son soleil est double Sommes-nous près ou loin de notre conscience Où sont nos bornes nos racines notre but Le long plaisir pourtant de nos métamorphoses Squelettes s’animant dans les murs pourrissants Les rendez-vous donnés aux formes insensées À la chair ingénieuse aux aveugles voyants Les rendez-vous donnés par la face au profil Par la souffrance à la santé par la lumière À la forêt par la montagne à la vallée Par la mine à la fleur par la perle au soleil Nous sommes corps à corps nous sommes terre à terre Nous naissons de partout nous sommes sans limites
— Paul Eluard, Le dur désir de durer, 1946.
Images : Paul Eluard, illustrations lithographie/stencil par Marc Chagall, Le dur désir de durer, Ed. Bordas, Paris, 1950.
La gracile jeune fille Amish sourire espiègle, joues fraîches coiffe immaculée robe émeraude longue des siècles passés qui nous sert du ice cream par plâtrées blueberry cheesecake, chocolate peanut butter, mum’s cake batter pour $2.50 dans des pots gigantesques en polystyrène
Crochet à la bibliothèque à laquelle j’inscris les enfants et moi-même, directement je vais au rayon « P », et la drôle de joie d’y trouver Sylvia Plath – bien que dans sa version abrégée/censurée par son mari Ted Hughes –, qui dès lors m’accompagne partout, dans la salle d’attente du DMV, à mes pieds dans le 4×4, au bord du lac à Bald Eagle, à mon chevet, dans ma cuisine. Les quelques pages dont je m’infuse au fil de la journée deviennent ligne de vie, ancre, motif or sur fond vert pastel, le réconfort de savoir que tout a déjà été vécu, pensé, souffert, écrit.
I want to write because I have the urge to excel in one medium of translation and expression of life. I can’t be satisfied with the colossal job of merely living. Oh, no, I must order life in sonnets and sestinas and provide a verbal reflector for my 60-watt lighted head. Love is an illusion, but I would willingly fall for it if I could believe in it. Now everything seems either far and sad and cold, like a piece of shale at the bottom of a canyon – or warm and near and unthinking, like the pink dogwood. God, let me think clearly and brightly; let me live, love, and say it well in good sentences, let me someday see who I am and why I accept 4 years of food, shelter, and exams and papers without questioning more than I do. I am tired, banal, and now I am getting not only monosyllabic but also tautological. Tomorrow is another day toward death, (which can never happen to me because I am I which spells invulnerable). Over orange juice and coffee even the embryonic suicide brightens visibly.
— Sylvia Plath, The Journals of Sylvia Plath, Ed. 1982.
On aurait presqu’envie de redevenir Undergrad, d’errer dans les allées fleuries de ce campus en robe cintrée des fifties, un sac en bandoulière et des notes dedans, on aurait envie de passer ses journées à rire, causer, fumer sous les porches coloniaux de ces immenses maisons centenaires de bois et de briques. Les arbres ont le même âge, les coffeetrees, les érables rouges forment une canopée sur l’ensemble de la ville, dans une respiration verte, si verte. Étrange et délicieuse enclave savante au milieu des champs, pâturages, et collines boisées creusées d’eaux et de grottes. Il y a ici quelque chose d’aliénant et d’inspirant, d’apaisant dans le nourrissement.
Natsume Sôseki écrivait justement à l’époque où cette université commençait à fleurir :
Lorsque le mal de vivre s’accroît, l’envie vous prend de vous installer dans un endroit paisible. Dès que vous avez compris qu’il est partout difficile de vivre, alors naît la poésie et advient la peinture.
Je tente une asphyxie cérébrale, l’étouffement des mots et des sens par la logistique et les contingences terrestres. Pas de musique, pas de lecture, pas d’écriture. Uniquement l’achat de papier toilette, la recherche de soutien humain (nanny) et moteur (buick), le remplissage de numérologies et hiéroglyphes (DMV), l’hémorragie bancaire.
Mais on n’éteint pas ses narines, et la ville a cette odeur américaine de bois de construction humide et de grands feuillages qui portent leur ombre de l’autre côté de la route. On n’éteint pas ses oreilles, et les insectes pennsylvaniens savent perler leurs propres Nocturnes. Les glaces des crèmeries de l’université fondent et croustillent sur le palais.
Alors, lorsque la maison devient silencieuse, propre, les meubles chinés et à leur place, les lettres et les chiffres inscrits dans leur cases, il n’y a pas d’autre choix que de se poser devant une page blanche, dans sa cuisine américaine, et de vivre l’autre moitié : celle qui n’existe que parce qu’écrite.