Une journée Étienne Klein (recto)

10h30 : Étienne Klein et sa voix caverneuse dans mon téléphone : « Dans cette émission, on pourra prendre le temps d’expliquer, de dérouler le propos. C’est une conversation. »
13h30 : Étienne Klein au café des Ondes, entre dandy et chapelier fou, assis devant son café, ses notes et mon livre.
14h : Détendue dans le studio d’enregistrement, accompagnée du dandy et de son équipe sympathique – je songe : finalement, un petit côté Capitaine Crochet et son fidèle second Mouche.
14h10 : Après une plantade monumentale sur KM3Net [l’antagonisme entre les mots que l’on balbutie et les craintes de mal faire pour la communauté], le terrain connu : GW170817, multi-messagers, blazars…
14h30 : Étienne Klein lit pour l’auditoire : « à choisir, je préfère vivre peu mais beau, bref mais intense. » Est-ce que le domaine scientifique dans lequel nous plongeons résonne avec notre caractère ? Suis-je violente ? Je réponds : non. Puis : j’aime être bouleversée.
15h : Le délice infini de prononcer sur une radio nationale que je suis tombée amoureuse de Karl Schwarzschild.
15h15 : En régie, ils tentent de me rassurer. Étienne Klein de me conter : « Oppenheimer se taisait pendant 10 secondes, en tirant sur sa pipe. Et quand il réfléchissait, dans ce silence, il se passait quelque chose. Il ne faut pas s’empêcher de réfléchir à l’antenne, il faut montrer que c’est ça, la science, pas du rabâché récitatif. »
15h20 : En sortant de l’ascenseur, il pointe mon livre qu’il tient sous le bras : « Moi, je suis convaincu que c’est ça qu’il faut faire. » Quoi donc ? « Écrire l’émotion de la science. C’est ça qui permettra de toucher les gens et de les faire revenir vers elle. »
15h20 : Traversée de Paris dans son Alpha Roméo, il me parle Cavaillès, femmes et science, de ses cordes vocales, de son premier livre.
15h50 : Crochet chez lui pour qu’il m’offre son livre – un atelier-loft tapissé de ses toiles colorées. Je repars en emportant son émouvant chapitre sur Lise Meitner et ses mots ceints d’une curieuse certitude : « Je suis sûr qu’il va marcher, ton livre. »

Bob Hoskins et Dustin Hoffman dans le jubilatoire « Hook », dir. Steven Spielberg, 1991.

Beaucoup d’eau et un neutrino de ultra-haute énergie ?

Le jour suivant, autour de la même table, V. nous décrypte le muon de ultra-haute énergie détecté par KM3Net. Prouesse méditerranéenne, des filins instrumentés de capteurs de lumière à 3500 mètres de profondeur ; en 2023, ils voient s’allumer plusieurs milliers de leurs détecteurs en une monstrueuse traînée, le passage d’une baleine cosmique – non, une particule subatomique, un muon, cousin de l’électron, et particule fille d’un neutrino. L’énergie reconstruite par les scientifiques est faramineuse : 100 à 1000 fois celle observée jusqu’à présent pour le probable neutrino père. Mais que de zones d’ombres : s’il s’agit d’une particule qui pleut régulièrement du cosmos, pourquoi IceCube, le détecteur jumeau au Pôle Sud, qui opère depuis dix ans dans la glace, n’a-t-il jamais rien détecté de la sorte ? Il doit alors provenir d’un événement violent exceptionnel. Or dans la direction d’arrivée de cette particule, quand on scrute le ciel sous toutes ses coutures lumineuses et multi-messagers, il n’y a rien qui frappe le regard ou les esprits. Rien d’excitant, rien qui colle.

Semi-excitation scientifique, donc : quelque chose de jamais vu est trouvé, mais on ne sait pas encore l’interpréter. En contraste avec l’autre excitation de la découverte dont les pièces du puzzle s’imbriquent parfaitement (GW170818, GW150914, le plan Galactique avec IceCube…), parfois tout est d’une grande limpidité et c’est la plus grande émotion.

Là, l’émotion, c’est l’excitation fébrile et perplexe – le lot plus routinier du scientifique. Je me tourne vers R. : « What’s your take? » et la petite foule, ma joyeuse équipe, l’entend poser son idée qui éclaire mon cerveau en un jet de lumière. Plusieurs fois ces semaines que ça s’allume ainsi : l’envie depuis les entrailles de remettre les mains dans le cambouis de la science et la voix des neurones qui susurrent Electre, tu ne peux pas t’en empêcher, tu es une physicienne, déguise-toi tant que tu veux, en directrice, en autrice, en mère, en impostrice, nous veillerons à ce que ça s’allume toujours pour te harceler.

Je m’exalte bruyamment de l’interprétation et R. dit : « Alors, quand est-ce qu’on écrit le papier ? J’ai tous les outils pour faire les simulations. » Je dis que je vais m’y atteler, et V. de me suivre.

Dans la nuit, alors que je rentre, V. me parle au téléphone de ses projets de revenir sur Paris : « Je passe une demie journée avec vous, et on va avoir deux papiers. Je suis de plus en plus persuadé que c’est ça que je dois faire. Travailler avec toi, avec R. » Je réponds que attends, l’idée est de R. et je n’ai rien fait du tout. Et lui, ce cadeau en enfilade de mots [parfois on se demande ce qu’on a fait pour mériter les gens] : « Mais c’est toi, c’est toi qui impulse l’équipe, c’est toi qui nous rassembles et qui fais germer les idées, c’est pour ça que c’est bien et qu’on y est bien. »

Son : Borrtex, Coalescence, in Coalescence, 2019.

The KM3Net Collaboration, Nature, 376, Vol 638, 2025

How you made them feel

I’ve learned that people will forget what you said, people will forget what you did, but people will never forget how you made them feel.

— Maya Angelou

Lorsque nous recevons N., le directeur de notre institut tutelle au CNRS, dans une visite informelle, une occasion surgie autour de mon livre, qu’il dit « dévorer », occasion germée autour d’une tasse de café et de cailloux que je tends [N. est géologue de formation]… je sais qu’il faut construire sa visite comme une friandise hors temps.

Je rassemble les chercheurs et chercheuses à mi-carrière qui rayonnent l’élan, la puissance, la finesse ou le glamour de notre science, et je leur donne cette instruction : « Je voudrais que vous lui donniez de l’émotion. Il ne se rappellera pas des chiffres, des messages politiques ou de notre prétention. Mais je voudrais qu’il sorte de notre laboratoire avec le sentiment d’avoir été nourri, d’avoir eu de la joie. »

La façon dont ils s’exécutent, un à un, autour de ma longue table de direction, les financiers, les tuiles aux amandes, et les tasses de Earl Grey Mariage Frères dont N. se sert et me ressert, leur merveilleux et contagieux bonheur de faire de la science et ce dans notre maison – je le reçois en pleine face, comme N. L’émotion scientifique. La joie d’explorer par prises de tête les questions fondamentales. Le plaisir d’être ensemble. Ils rappellent tout cela.

Je l’entraîne ensuite dans les entrailles du laboratoire, dans la salle machine, au forum où les cieux brillent aux couleurs de la première lumière de l’Univers, puis tout en haut sous le lourd métal de notre coupole.

À son arrivée, nous avions échangé quelques formules qui traçaient le triste état de la recherche et des chercheurs, du monde, des mondes, comme des pointillés de larmes et de solitudes – c’était curieux, ces banalités dites avec une viscéralité pointue, que nous nous envoyions comme des lettres au stylo-plume, et il avait conclu : « C’est beau cette conversation. »

Au moment où il part, je tiens la porte du laboratoire dans le froid, ma robe et le nœud à la taille en voile léger sur la peau, il enfonce son bonnet sur la tête ; nous sommes chacun d’une élégance précise, dans une sincérité complice – il est galant, fort et brillant, je suis brillante, forte et féminine. Il me dit avec un clin d’œil de gratitude : « J’ai ressenti une belle bouffée d’énergie. Ça m’a revigoré. » Je pose ma main sur le cœur, j’aurais beaucoup à répondre, je pense au poème de Maya Angelou, je prononce simplement : « J’en suis ravie. »

Son : Coldplay, Viva La Vida, in Viva La Vida, 2008.

M. Aumont, squelette cosmique : NewHorizon Simulations, 2022

Qualias

Au matin, je marche dans l’air froid et la lumière grise, dans un mélange de conviction et de larmes montantes – je pense à cette conversation avec A. à Chicago, à cet horizon qui définit l’endroit où nous nous perdons par rapport à nous-mêmes en tant que directrices. Dans nos prises de décision, dans nos actions et notre pragmatisme, dans la façon dont nous filtrons les émotions des autres et surtout les nôtres, où restons-nous ce que nous sommes ? Lorsque nous sommes convaincues d’une ligne à tenir car elle est nécessaire à la collectivité, que le chaos du moment est nécessaire à la purification, mais que la coupable agonise dans un coin du jour qui se lève… où en sommes-nous, petite Electre, où en sommes-nous ? Sommes-nous Electre, Egisthe ou les deux combinés, et qui serons-nous au fil de ces couperets-là, dans quelques mois, années, serons-nous devenue insensible et froide ? Ou pire (?) est-ce que le monde nous plaquera une image insensible et froide, alors qu’à l’intérieur suintera le doute ? Faudra-t-il longtemps avancer carapaçonnée, en déphasage entre image et contenu ; la tentation est grande, il est vrai, pour simplifier le processus mental, de tout éteindre à l’intérieur.

En fin de journée, mon éditeur m’écrit que La télé de Lilou me propose une interview. Oeufs de Yoni, Lilou la licorne et les mantras sacrés… Je scanne le site dix secondes et lui réponds, vent de panique :
« Attends c’est quoi ce truc ? T’es sûr ? C’est chaud non ? Je reste chercheuse au CNRS, je ne suis pas sûre que Antoine Petit (le PDG) me laisse faire ça… »
Et lui :
« Mais non, faut pas y aller, c’était pour te détendre ! »

Je rentre de l’école avec mes garçons qui se tapent dessus, en pouffant sur mon téléphone, en slalomant entre les crottes de chien, et quelques lignes échangées, je me dis : c’est étonnant et perturbant d’être lue comme un livre ouvert – ou alors je fréquente trop de physiciens depuis trop longtemps et j’ai oublié ce que c’est que les gens véritables avec des codes sociaux, sympathiques et empathiques. Ma récréation se termine et je dois enclencher un shitstorm sur mon laboratoire, l’implacable suite de mes réflexions matinales. Il me répond, en référence au livre qu’il est en train d’éditer :
« Et moi je retourne à mes qualias. » 

Comme je n’en suis plus à ça près, je lui étale mon inculture, avant de fermer mon téléphone :
« C’est quoi des qualias ? »

Revenue aux contingences directoriales, je me blinde, et avec l’équipe, on passe en revue les cartes et les pions ; parfois il faut sacrifier la psychanalyse d’une personne pour la non-psychothérapie de tout un collectif ; je lance le shitstorm.

Je suis sûre qu’il sait pertinemment qu’il sauve ma soirée, lorsque plus tard, je trouve et ouvre son message :

Qualia : l’expérience subjective des choses, ce que cela fait de voir rouge par exemple, opposée à la réalité objective, physique d’une radiation rouge. Cf. l’article de Thomas Nagel « Qu’est-ce que cela fait d’être une chauve-souris ? » On peut décrire l’écholocation, mais ce que perçoit l’animal (ou autrui) reste incommunicable.

Greg Dunn, cortical columns

La dévastation par anticipation

Tout va formidablement bien. Les choses en place ou en puissances ascendantes dans les différents pans de la vie (livre, science, direction, famille).

Vendredi, je dis à mon équipe de direction : « Désolée, aujourd’hui, je vais aller déjeuner avec quelqu’un qui a les yeux bleus, » et je vais respirer – que dis-je me noyer, plonger dans les abîmes, les abysses de bleu, à ma maison d’édition, là où on me nourrit en apnée, là où je ne suis plus celle qui dirige un institut mais où je suis une petite autrice de science en éclosion. Le soir, le mortel cocktail des genres : amis, famille, science et édition en une seule brochette, pour le lancement de mon livre dans une librairie magnifique au libraire merveilleux qui me dit :

« Votre parcours… tout de même ! Parce que pour moi, Caltech, c’est Vous voulez rire Mr Feynman, c’est le mythe. »

J’ai envie de l’embrasser, et encore plus quand il me dit : « J’ai aimé vos chapitres 2 et 3, vous dézoomez les distances, campez votre boîte d’Univers et ensuite on y passe une année, en format journal de bord, c’est très cinématographique ! »

Je devrais me réjouir, simplement profiter de ces interactions nouvelles, ces fenêtres sur la nourriture prodiguée par la panacée des littéraires formés rue d’Ulm. Mais mon cerveau est en angoisse. Angoisse que je révèle maladroitement à mon attachée de presse, à mon éditeur, comme une gamine idiote ; que j’ai peur que cela s’éteigne, de les perdre, de perdre tout cela que je touche du doigt, j’ai si peur que minuit sonne et de devoir retourner au couvent de ma science.

Mon attachée de presse me répond : « Mais on appelle ça une Maison d’auteurs, et ici c’est encore plus vrai, tu viens quand tu veux ! » Lui : « Tu es en pleine promo de ton livre, bien sûr qu’on va se voir tout le temps ! En plus je t’ai dit hier qu’il fallait qu’on se lance sur un second livre. » Les deux : « Bien sûr qu’on ne va pas t’abandonner, bêta ! »

Ils disent tout ce qu’il faut dire. Ils sont adorables et je m’en veux de tomber ces masques professionnels devant eux, alors que je tiens les morceaux enrubannés et sans fêlure apparente dès que je fais face à mon monde de direction et de science.

« Arrêtons de faire ma psychothérapie, » dis-je en rassemblant ce qui me reste de dignité et nous parlons d’autres choses.

Ils ne savent pas, et ne sauront pas, j’espère –

que toujours je m’attache à des gens et des choses auxquelles je crois appartenir un temps, mais je n’appartiens pas, les gens, les choses se délitent, rien n’a de constance, et c’est ça, la vie. Mais ça me terrorise d’avance, cette perte lente des scintillements, cet abandon de part et d’autre dans un va-et-vient d’Abilène, l’effilochage des fils que l’on tire, que l’on noue, et là, ce qui se passe est tellement, tellement précieux, a été tellement rêvé, que l’inévitable effilochage par la nature intermittente du monde de l’édition, par la nature volatile de l’interaction au public à coups de tendances et de médias, le retour obligé au couvent de la science, me dévaste d’avance.

Édouard Boubat, Autoportrait à la blonde, circa 1960

Toxic Data

Pour m’enfoncer davantage, j’ai bouffé Toxic Data1. Pourquoi mon éditeur m’en a-t-il suggéré la lecture hier ? Ah oui, parce que nous échangions sur le CNRS et #JeQuitteX.

Il me l’avait offert il y a deux ans, et je l’avais commodément caché dans ma penderie à vêtements, sous mes jeans et mes robes. Lieu idéal pour un livre. On voit le niveau d’autruchitude.

Évidemment, cette lecture n’a pas soigné mon agonie. En toutes lettres et en macroscopes scintillants, un monde qui s’effrite de l’intérieur. Et malgré les dix-huit actions que David Chavalarias, l’auteur, essaie de présenter pour donner de l’espoir, la terrifiante dystopie en embuscade dans mon esprit.

Ça m’a rappelé aussi cette réalité : ce n’est pas la qualité d’un livre qui fera son succès mais bien ce qu’en feront les horreurs addictives que je listais dans mon billet précédent. Ces attentions par paquets de likes et de vues qu’il faut attirer, manipuler, entrer dans leur ronde échoïque par les moyens qui m’échappent et que je ne veux pas jouer.

Je ne sais que faire pour sortir de cette agonie. Tout fermer, au risque de dégringoler ? Quel niveau de filtre ? Quelle lucidité ? Je suis la taupe qui a enfin daigné regarder vers la surface, mais je suis encore sous terre, je suis toute petite, que ce soit dans le monde de la recherche ou dans les livres, quelle que soit ma fonction, je sens que tout m’échappe et me coule d’entre les doigts. En vérité tout nous échappe, et je ne sais pas, plus, ce que je peux, dois faire, pour ne pas être complètement inutile, comment jouer les quelques cartes qu’on m’a attribuées [la direction d’un laboratoire, un peu de médiatisation, la possibilité de m’exprimer dans un livre, être porte-parole d’une expérience internationale] ? Quand ? De quelle façon ? Y a-t-il même un sens à me poser ces questions, car ce sont à coup sûr des illusions de cartes, des mirages de cartes.

  1. Toxic Data, de David Chavalarias, directeur de recherche au CNRS, Ed. Flammarion, 2022. Essai édifiant sur la manipulation de notre opinion et de la géopolitique mondiale par les réseaux sociaux. ↩︎
Graphe issu du Politoscope de l’équipe de David Chavalarias, représentant la twittosphère politique début 2022. Copyright David Chavalarias, Toxic Data, Ed. Flammarion, 2022.

Choses addictives

Les articles de presse
L’attention des médias
Les fils de réseaux sociaux
Les paquets de messages d’amis ou connaissances lointaines
La surveillance des chiffres de vente lorsqu’ils grimpent

Quelle agonie.
Addiction, ça va avec attentes, fébrilités et sevrages
ça veut dire montées de dopamine jusque dans les tours de la démence
et la redescente dans les abîmes au moment des silences

La vie, bien sûr je continue à la vivre
dans une façade blindée de normalité1

Mais je ne sais pas gérer, moi,
ces fluctuations de miroirs aux lasers aigus
Les montagnes russes oui, mais si j’en tiens et contiens le volant
Pas cette marche aléatoire aux paramètres chaotiques
je ne sais pas faire.

Alors l’agonie.
Agonie et agonies.

  1. Car après tout, arrêtons de nous emballer, il s’agit d’un pauvre livre de science qui ne décollera pas, et moi j’aurais eu deux jours de spotlight, on m’oubliera vite fait – et c’est bien le but, je n’ai pas envie que l’on me retienne moi, mais j’aurais aimé que l’on lise mon livre, parce que le partage. Le partage de la joie et des fluctuations, dans sa plus belle humanité, au cœur de ce naufrage global, c’est juste ça que je voudrais, juste ça. ↩︎
China Marsot-Wood, Life, 2017

#FaireCeQu’IlFaut

Je cherche une excuse pour aller voir mon éditeur, me sauver chez eux, croiser Amélie Nothomb, entendre mon attachée de presse raconter Angela Merkel, errer dans ces couloirs comme si c’était ma troisième maison.

Je trouve ça si dur, ce contraste et cette coupure soudaine. Pendant quelques mois nous avions tant à nous dire, à travailler, et soudain, c’est processé, sur les rails, il n’y a plus qu’à attendre le déroulé des chiffres, des ventes, et le plan-plan d’une promo rodée. Je découvre et me heurte à cette intermittence de l’édition, où si je veux de nouveau raviver une place dans ces locaux cathédrale, il faut que je passe plus d’un an dans le silence et la solitude, à réfléchir, à me documenter, à écrire.

Je voudrais lui dire : « Tout ça me manque, tu me manques. J’ai tant aimé être ta marionnette-autrice, j’étais la créature que tu/vous façonniez – et en même temps, tu me portais et m’accompagnais avec tant de respect, dans une élégance et une mesure parfaites, tu poussais le zèle jusqu’à répondre à mes idioties, tu me rassurais et me conseillais, et même quand nous déjeunions en tête-à-tête et que je me lamentais que je n’avais parlé que de moi, tu me glissais que c’était tout à fait charmant, avec cet art du compliment galant qui s’est perdu entre ta génération et la mienne, à quelques années d’écart. Avec toi, chez toi, j’étais dans le monde merveilleux de toutes les sciences, serties sur des bagues de mots inconnus aux usages inconnus, et il suffisait de plonger dans tes yeux pour être nourrie. »

Aujourd’hui les citrouilles et les rats : je brasse des inepties destructurantes inventées par des hommes sans tain, je passe la serpillière brodée d’acronymes, je rencontre, croise des personnes nouvelles, j’essaie de faire ça bien, de façon à pouvoir me regarder en face – pour le « bien » « commun » (ces deux mots revêtant des sens et fonctions variés selon les affects).

Et il est certain que ça m’occupe.

Mais d’autres feraient ça bien, différemment, et au final tout aussi bien. Je suis loin d’être nécessaire ici. Et bien sûr que je suis encore moins nécessaire dans les locaux où règne Amélie Nothomb. Mais c’est là bas, plutôt, que j’aurais souhaité cultiver mes racines. Il faut me rendre à l’évidence : encore une fois, j’ai sacrifié mes envies à un sens tordu du devoir, du #FaireCeQu’IlFaut, comme dirait Rosa Montero. Et c’est tant pis pour moi.

Son : Anna Phoebe, Aisling Brouwer, AVAWAVES, Chrysalis, 2021

China Marsot-Wood, Me Time, 2018

Digging Shelters and Key Labs

Les jours se suivent et sont de toutes les couleurs. Des rouges chaleureux aux sangs et aux bleus.

Le 20 janvier, Trump fait son discours d’investiture, et moi le mien à mon laboratoire. L’intention était différente, mais la réception probablement similaire. Les gens sont troublés parce que le monde change.

Je me demande si Trump a une quelconque profondeur. Je me demande si le président du CNRS a une quelconque profondeur. Le second incomparablement plus que le premier, j’ose croire – qu’avec une éducation française et dans une telle sphère intellectuelle, il n’est pas seulement un pion déstructurant posé par le gouvernement (?).

Moi je repense toujours à Monsieur l’Ambassadeur, qui se penchait vers moi pour me confier sa surprise de trouver l’âme humaine présente sous la carapace politique. J’ai cueilli en moi ce secret-là, et je me garde de juger les personnes visibles qui parlent, ne parlent pas, font ou ne font pas.

Or l’Histoire ne retient pas les états d’âmes que l’on tait, mais les actes. Et pour cause. L’éclatement de la raison pour plonger dans le chaos, la guillotine des choses qui marchottent par épuisement des envies et des rêves. Des mesures et démesures différentes. Mais qui viennent toutes s’ancrer dans le même flot d’un monde dur, sans amarres, où les codes ont été jetés, effacés, perdus. Alors l’angoisse du changement et le désir de modernité dans une mixture schizophrène, dans des amalgames au souffle court, aux poils ras.

Qui croit encore à notre mesure, notre démesure à l’échelle de l’Univers, à notre raisonnement, à nos désirs d’apaisement, d’écoute humaine et scientifique ? Qui croit aux mécanismes de notre bulle huilée à coups de mains tendues et de cerveaux entrelacés ? Qui croit encore – même parmi nous – que nous sommes, nous qui composons la science fondamentale, un dernier refuge de la diplomatie ?

Son : Neil Halstead, Digging Shelters, Palindrome Hunches, 2012


Collage : China Marsot-Wood

Après

En trois temps, en musique, et en personnes merveilleuses : le déroulé d’une journée-sursaut-gamma comme il en arrive une poignée dans la vie. [3ème partie]

Son : Ilan Eshkeri, Reliquary: 3. Antiphon & Chorus – For Burberry. Interprété par le London Metropolitan Orchestra.

À la sortie du studio, je suis comme la lycéenne qui retrouve ses parents après les oraux du bac :
« Alors, ça allait ? 
— Très bien ! opine mon attachée de presse.
— T’étais géniale, » valide mon éditeur, avec ses yeux bleus un peu fiers et un peu tendres.

Une fois tous les deux, sur le chemin du retour, il me raconte ce qui se disait en régie, que MV conseillait mon livre à tout le monde, que lui-même s’empressait d’en conseiller le chapitre 11, il m’explique comment lire les classements sur Amazon, le boost que fera l’émission, me redit à quel point cette médiatisation immédiate est rare. À Denfert, dans les couloirs du métro, nous bavardons encore – ou plutôt, c’est lui qui bavarde parce que si je fais semblant d’être solide, je contiens à peine ma liquéfaction.

Je fais un crochet à mon laboratoire, puis trace vers celui de O. Nous écoutons ensemble son « OH SHIIIIT! » et il se marre, mais je crois qu’il est aussi un peu ému. Au cœur de sa tempête, il prend le temps de se réjouir pour moi, nous causons longtemps avec son directeur de laboratoire dont l’accent italien, la bonhomie et la vision m’ont toujours charmée. Sur la dalle de Jussieu, dans le vent glacial, O. me lâche : « Je ne comprends pas pourquoi c’est si dur. Pourtant j’ai tellement l’impression qu’on essaie de faire les choses bien. Et merci. Heureusement, on est là toi et moi ; à la fin de notre carrière, quand on se retournera, on saura que c’est ça qu’on a construit ensemble. » 

À 19h30, dans le long couloir du RER Saint Michel, entre les mosaïques colorées, je retiens les vagues d’intensité qui débordent, je pourrais les pleurer ou les vomir, dans le train, je me raisonne : « Tais-toi et comprime toute cette énergie, sinon tu vas te transformer en supernova, en sursaut gamma, contiens-toi, » je pense aux mots et aux étreintes des uns et des autres, tout ce que je reçois et comme on m’accompagne, combien les âmes sont belles et les cerveaux brillants, tant de chance : c’est merveilleux, merveilleux et terrifiant.

Mais j’expliquais plus tôt à mon attachée de presse et à mon éditeur :
« En principe, le bonheur, c’est non-linéaire. À chaque instant t, on repart sur une gaussienne. Alors quand on atteint des sommets, le risque de dégringoler tout en bas est faible. Donc je ne mourrai peut-être pas d’un accident de voiture demain. » Elle a levé les yeux au ciel, et il a souri avec les siens, bleus, un peu fiers, un peu tendres.

Hugo Van der Goes, Triptyque Portinari, adoration des bergers, 1478, Uffizi, Florence