Bio-behavioral des cigales

En vrac : la lecture des Writer’s life de Jérôme Attal qui m’ébouriffent de justesse, de mélancolie et de poésie. J’écoute en boucle ses derniers singles et je me demande ce que ça peut faire de vivre dans ce milieu de l’écriture, et de musique, précaire et dur, mais avec cette certitude que l’on touche vraiment des gens avec ses mots. To make a difference. À la lecture de ses carnets, ça a l’air assez torturé là comme ailleurs. Mais comme j’aimerais tester un peu de cette vie-là… [Au couvent ! me dirait mon éditeur.]

Au réveil, je trouve un mail dudit éditeur – ça me fait palpiter encore comme une lettre d’amour, quelle idiote… – qui me dit que la reprise de mon chapitre tient la route, que j’ai corrigé les défauts de ma précédente version, bravo ! C’est terrible ce besoin qu’on a encore, à quarante ans, d’être encouragée, d’entendre dire que c’est bien ce qu’on fait, de ne vivre que de miroirs et de rétro-actions. Mais je mesure ma chance d’avoir un coach personnel et professionnel qui m’apprend à éviter la dégoulinade, à faire le deuil de ce que je ne dirai pas – et qui arrive à me signifier que j’écris de la merde avec un tel doigté, une telle douceur, que je ne me vexe jamais.

Ma sœur conclut : « Quand même, tu vas publier un truc ! » et je lui réponds que le truc en question ne m’exalte pas, ce ne sera qu’un livre de science… Je n’ai apparemment pas le talent pour en faire autre chose, et surtout, il paraît que je n’ai pas signé pour autre chose.

Je passe l’après-midi à lire un dossier de promotion Tenure d’une collègue et à rédiger une évaluation de plusieurs pages sur son travail et sa carrière. Pour la peine je m’accorde un matcha latte dans mon café vintage. Et je termine la rédaction dans le Bio-Behavioral Building dont l’architecture qui mêle briques centenaires à vitres modernes me rappelle Londres. Au moins, en faisant cet effort-là, je me sens utile et à ma place. C’est mon métier après-tout (??), d’écrire des évaluations stupides et passer mon temps à faire de la bureaucratie à défaut de Science – et encore moins de Lettres.

Ooka Shunboku (1680-1763), せみ (Cigale).

Ah oui, et les cigales : depuis deux jours, quand je rentre dans la nuit dans les allées vertes du campus, tant de cigales agonisantes au sol sous le jaune des lampadaires. Leurs grandes ailes transparentes, leur tête vert sombre, j’ai évité jusqu’à présent de les écraser.

« On joue parce qu’on deviendrait fou si on ne jouait pas. »

Pages édifiantes (parmi tant d’autres) de Kean, par Alexandre Dumas, adaptation de Jean-Paul Sartre. Anna et son formidable : « Tout ce que je veux, je l’obtiens. » et la nécessité de jouer par Kean : « On joue parce qu’on deviendrait fou si on ne jouait pas. » puis : « Est-ce que je sais, moi, quand je joue ? »

[Remplacer jouer par écrire – et le problème de l’esthétisation à outrance qui empêche de vivre ou bien sublime le moment. Le problème de l’outil d’expression (jouer, écrire…), c’est quand il colle au cerveau comme une partie inamovible et qu’on ne peut plus faire sans.]

Amusant : dans la page suivante, quand Kean joue à être bon, il reprend le texte original de Dumas.

D’Edmund Kean à Tony Stark

Kean, par Alexandre Dumas, adaptation de Jean-Paul Sartre : cette association fortuite (?) de mes deux grands chéris si différents d’apparence, m’a toujours étonnée. Un peu comme si la littérature me faisait un clin d’œil. Dumas le romantique par nature, romanesque, fougueux et feuilletoneux, qui « viole l’Histoire pour lui faire de beaux enfants » (sic). Sartre, avec ses héros alpha-male torturés, en crises existentielles, qui parlent mal aux femmes mais les respectent dans le fond ; avec ses héroïnes fortes et absolues, qui savent exactement ce qu’elles veulent, et qui tiennent l’homme à bout de bras, à bras le corps dans son errance. Sartre et son écriture dure, brute, fougueuse aussi, si moderne, sans ride. Dumas et sa belle plume charnue, forte et gracieuse dans laquelle depuis toujours j’ai aimé me lover. Le fait de les trouver ainsi réunis, cela signifie peut-être que la différence n’est pas fondamentale, qu’il y a une continuité, une nécessité entre Dumas et Sartre. Mes connaissances littéraires et philosophiques sont nulles et je ne saurais broder sur l’impact dumasien, l’existentialisme à la Sartre, son courant, ses amours avec Simone. Mais ce n’est peut-être pas par hasard que ce sont ces auteurs qui m’ont accompagnée depuis l’adolescence, toujours ces bras dans lesquels me jeter lorsque le monde perdait sa couleur, la puissance par delà les siècles, l’éblouissement des analyses et mises en abîmes sur le pouvoir de l’écriture, du personnage joué/écrit/vécu, de l’être sous le filtre de l’art.

Je crois surtout que je suis pitoyablement sensible au personnage du héros sombre, tourmenté, au destin ambigu, amoureux mais qui ne s’accorde pas le droit de l’être (et qui souvent perd tragiquement celle qu’il aime : d’Artagnan, Arsène Lupin, Nestor Burma, …). Marvel n’a rien inventé, et c’est très bien ! parce que c’est terriblement sexy de voir Robert Downey Jr. se malmener soi-même en étant collatéralement odieux avec les uns et les autres, Daredevil ou Jessica Jones dans le dilemme du sacrifice personnel pour la morale (on notera que je cite aussi une femme dans ce tas). La fragilité et la solitude de ces êtres me fascinent et me touchent.

Chez Sartre, il y a souvent cette femme du même standing qui complète le héros. C’est d’ailleurs le cas avec de nombreuses œuvres de cette époque, à commencer par Giraudoux, qui donnait la part belle à la « femme à histoires » qui impulse et donne sa vérité à l’Histoire. C’est une nette différence avec Dumas ou d’autres, chez qui le personnage féminin reste accessoire, objet de l’amour – celle qui meurt. (Dans les Trois mousquetaires, Milady, la puissante et intéressante, est celle à abattre.)

Tout cela – y compris Dumas qui fait son bon mot en parlant de viol – n’est pas très #metoo, et on m’accusera probablement de trahir mes causes ou bien d’être incohérente dans mes lectures (Plath et Sartre, really?). Mais en vérité, il faut arrêter les purifications, le noir/blanc, les « S’ils sont innocents, ils renaîtront. » (Electre, Giraudoux). Le pays où je passe l’année en tient une bonne couche là-dessus. On remarquera surtout que je continue dans ces pages à enfoncer des portes ouvertes comme à un dîner mondain, et à faire de la pseudo-analyse littéraire de comptoir, quand il faudrait, pour l’édification de toutes et tous, que je retourne au couvent de la Science.

Images : (haut) George Clint, Edmund Kean, 1820. Victoria & Albert Museum.
(bas) Robert Downey Jr. as Tony Stark in Iron Man 3, 2013.

Absolue ou pas

J’imagine qu’il faudrait reprendre ce billet commencé avant la translation transatlantique.

Le nœud formidable dans lequel le passage à la quarantaine m’a plongée : convergences de rencontres, de projets, de géographies, et toutes en métamorphoses, posent finalement une seule question essentielle.

Celle de l’être.

D’essentielle à existentielle, il n’y a que quelques lettres à métamorphoser.

Bien avant de vouloir devenir astrophysicienne, je voulais devenir écrivain. Malgré tout, très tôt j’ai fait le choix de la science. L’écriture ? Trop périlleux et pas assez sérieux (parce que l’astrophysique, c’est sérieux – il y a de quoi rire). Mais la thématique est récurrente en ces pages. Dès le début de ce blog, on s’interrogeait ; à Chicago aussi, etc. etc. Peut-être ai-je un peu plus d’éléments aujourd’hui. Et il me semble – peut-être à tort – que la question ne se pose pas exactement dans les mêmes termes.

Écrire ?

Toutes ces années je me suis définie comme l’astrophysicienne et la mère de famille. Toutes ces années je me suis targuée cependant d’être une chercheuse différente (car mauvaise physicienne ?). Et comme le disait le type à santiags l’autre jour en passant, nos collègues qui écrivent de la vulgarisation ne font plus de science, et j’acquiesce.

« Tu es absolue ou tu n’es pas, » m’écrivait joliment quelqu’un… Plus modestement, je ne peux me contenter d’être astrophysicienne sans faire de science, ni d’écrire de vulgaires livres scientifiques.

Eluard, illustré par Chagall

Je ne peux que continuer à mener G., et pire, il faut maintenant que je mette les mains dans le cambouis des données, sinon je n’arriverai plus à me regarder en face. Je ne peux pas être une leadeuse planant à mille lieux de la réalité sale. Et nous ouvrirons notre nouvelle fenêtre sur l’Univers. Parce que soif d’absolu. Si j’écris, il faut écrire à une dimension autre que du plan-plan scientifique. J’ai des envies et des visions, que probablement je n’arriverai pas à mettre à exécution cette fois-ci, faute de temps, de talent. Mais… ? Et l’épouse, la mère dans tout cela ? Peut-on gratter des spectres fréquentiels, composer des chapitres, et en même temps chanter Summertime au moment du coucher et remplir le frigo ? Peut-on être disponible à tout ? Puis-je être disponible à tout et surtout à tous ? Disponible à moi-même ?

Qui suis-je et que serai-je lorsque j’aurai achevé cette métamorphose ?

Eluard, pour donner mots à toutes ces motions :

Notre Mouvement

Nous vivons dans l’oubli de nos métamorphoses
Le jour est paresseux mais la nuit est active
Un bol d’air à midi la nuit le filtre et l’use
La nuit ne laisse pas de poussière sur nous
Mais cet écho qui roule tout le long du jour
Cet écho hors du temps d’angoisse ou de caresses
Cet enchaînement brut des mondes insipides
Et des mondes sensibles son soleil est double
Sommes-nous près ou loin de notre conscience
Où sont nos bornes nos racines notre but
Le long plaisir pourtant de nos métamorphoses
Squelettes s’animant dans les murs pourrissants
Les rendez-vous donnés aux formes insensées
À la chair ingénieuse aux aveugles voyants
Les rendez-vous donnés par la face au profil
Par la souffrance à la santé par la lumière
À la forêt par la montagne à la vallée
Par la mine à la fleur par la perle au soleil
Nous sommes corps à corps nous sommes terre à terre
Nous naissons de partout nous sommes sans limites

— Paul Eluard, Le dur désir de durer, 1946.

Images : Paul Eluard, illustrations lithographie/stencil par Marc Chagall, Le dur désir de durer, Ed. Bordas, Paris, 1950.

I can’t be satisfied of the colossal job of merely living

 

Crochet à la bibliothèque à laquelle j’inscris les enfants et moi-même, directement je vais au rayon « P », et la drôle de joie d’y trouver Sylvia Plath – bien que dans sa version abrégée/censurée par son mari Ted Hughes –, qui dès lors m’accompagne partout, dans la salle d’attente du DMV, à mes pieds dans le 4×4, au bord du lac à Bald Eagle, à mon chevet, dans ma cuisine. Les quelques pages dont je m’infuse au fil de la journée deviennent ligne de vie, ancre, motif or sur fond vert pastel, le réconfort de savoir que tout a déjà été vécu, pensé, souffert, écrit.

I want to write because I have the urge to excel in one medium of translation and expression of life. I can’t be satisfied with the colossal job of merely living. Oh, no, I must order life in sonnets and sestinas and provide a verbal reflector for my 60-watt lighted head. Love is an illusion, but I would willingly fall for it if I could believe in it. Now everything seems either far and sad and cold, like a piece of shale at the bottom of a canyon – or warm and near and unthinking, like the pink dogwood. God, let me think clearly and brightly; let me live, love, and say it well in good sentences, let me someday see who I am and why I accept 4 years of food, shelter, and exams and papers without questioning more than I do. I am tired, banal, and now I am getting not only monosyllabic but also tautological. Tomorrow is another day toward death, (which can never happen to me because I am I which spells invulnerable). Over orange juice and coffee even the embryonic suicide brightens visibly.

— Sylvia Plath, The Journals of Sylvia Plath, Ed. 1982.

College Town

State College trees

On aurait presqu’envie de redevenir Undergrad, d’errer dans les allées fleuries de ce campus en robe cintrée des fifties, un sac en bandoulière et des notes dedans, on aurait envie de passer ses journées à rire, causer, fumer sous les porches coloniaux de ces immenses maisons centenaires de bois et de briques. Les arbres ont le même âge, les coffeetrees, les érables rouges forment une canopée sur l’ensemble de la ville, dans une respiration verte, si verte. Étrange et délicieuse enclave savante au milieu des champs, pâturages, et collines boisées creusées d’eaux et de grottes. Il y a ici quelque chose d’aliénant et d’inspirant, d’apaisant dans le nourrissement.

Natsume Sôseki écrivait justement à l’époque où cette université commençait à fleurir :

Lorsque le mal de vivre s’accroît, l’envie vous prend de vous installer dans un endroit paisible. Dès que vous avez compris qu’il est partout difficile de vivre, alors naît la poésie et advient la peinture.

— Natsume Sôseki, Oreiller d’herbes, 1906.

 

 

Anasphyxia

Je tente une asphyxie cérébrale, l’étouffement des mots et des sens par la logistique et les contingences terrestres. Pas de musique, pas de lecture, pas d’écriture. Uniquement l’achat de papier toilette, la recherche de soutien humain (nanny) et moteur (buick), le remplissage de numérologies et hiéroglyphes (DMV), l’hémorragie bancaire.

Mais on n’éteint pas ses narines, et la ville a cette odeur américaine de bois de construction humide et de grands feuillages qui portent leur ombre de l’autre côté de la route. On n’éteint pas ses oreilles, et les insectes pennsylvaniens savent perler leurs propres Nocturnes. Les glaces des crèmeries de l’université fondent et croustillent sur le palais.

Alors, lorsque la maison devient silencieuse, propre, les meubles chinés et à leur place, les lettres et les chiffres inscrits dans leur cases, il n’y a pas d’autre choix que de se poser devant une page blanche, dans sa cuisine américaine, et de vivre l’autre moitié : celle qui n’existe que parce qu’écrite.