Fluides quantiques

cet écoulement naturel
que j’avais cru discerner
dans les photons diffus et la campagne anglaise
toutes les touches posées avec finesse
je pensais
mon esprit
peut-être finalement obscurci
par des règles inconnues
entraînée dans un jeu, pour une fois pas maîtresse
qu’il fallait vivre dans un état quantique
dans une mesure par moi-même dictée
pour ne pas perdre la tête

puis
une nuit
la boîte s’est ouverte

au matin le soleil, l’odeur du café, je prépare le conseil du laboratoire en grignotant Rosa Montero. Le flot de lumière printanière et mes mains si froides ; dans la boîte, le chat miaule le futur, et j’ai confiance.

Son : Domenico Scarlatti, Sonata in A Major, K 208, interprété par Pierre Hantaï, 1992

Théophile Alexandre Steinlen, Les Chats, 1894

#FaireCeQu’IlFaut

Je cherche une excuse pour aller voir mon éditeur, me sauver chez eux, croiser Amélie Nothomb, entendre mon attachée de presse raconter Angela Merkel, errer dans ces couloirs comme si c’était ma troisième maison.

Je trouve ça si dur, ce contraste et cette coupure soudaine. Pendant quelques mois nous avions tant à nous dire, à travailler, et soudain, c’est processé, sur les rails, il n’y a plus qu’à attendre le déroulé des chiffres, des ventes, et le plan-plan d’une promo rodée. Je découvre et me heurte à cette intermittence de l’édition, où si je veux de nouveau raviver une place dans ces locaux cathédrale, il faut que je passe plus d’un an dans le silence et la solitude, à réfléchir, à me documenter, à écrire.

Je voudrais lui dire : « Tout ça me manque, tu me manques. J’ai tant aimé être ta marionnette-autrice, j’étais la créature que tu/vous façonniez – et en même temps, tu me portais et m’accompagnais avec tant de respect, dans une élégance et une mesure parfaites, tu poussais le zèle jusqu’à répondre à mes idioties, tu me rassurais et me conseillais, et même quand nous déjeunions en tête-à-tête et que je me lamentais que je n’avais parlé que de moi, tu me glissais que c’était tout à fait charmant, avec cet art du compliment galant qui s’est perdu entre ta génération et la mienne, à quelques années d’écart. Avec toi, chez toi, j’étais dans le monde merveilleux de toutes les sciences, serties sur des bagues de mots inconnus aux usages inconnus, et il suffisait de plonger dans tes yeux pour être nourrie. »

Aujourd’hui les citrouilles et les rats : je brasse des inepties destructurantes inventées par des hommes sans tain, je passe la serpillière brodée d’acronymes, je rencontre, croise des personnes nouvelles, j’essaie de faire ça bien, de façon à pouvoir me regarder en face – pour le « bien » « commun » (ces deux mots revêtant des sens et fonctions variés selon les affects).

Et il est certain que ça m’occupe.

Mais d’autres feraient ça bien, différemment, et au final tout aussi bien. Je suis loin d’être nécessaire ici. Et bien sûr que je suis encore moins nécessaire dans les locaux où règne Amélie Nothomb. Mais c’est là bas, plutôt, que j’aurais souhaité cultiver mes racines. Il faut me rendre à l’évidence : encore une fois, j’ai sacrifié mes envies à un sens tordu du devoir, du #FaireCeQu’IlFaut, comme dirait Rosa Montero. Et c’est tant pis pour moi.

Son : Anna Phoebe, Aisling Brouwer, AVAWAVES, Chrysalis, 2021

China Marsot-Wood, Me Time, 2018

Malgré toute la lumière

La solitude et la lassitude, de concert, comme des pyrales ou des cancers. Mais personne n’a jamais dit que ce serait facile de vivre. Je me raccroche à ce que je peux – l’artisanal, la nourriture des autres, dans la pluie, interminable, infectée d’opacité.

Les tableaux mouvants de Caillebotte sur la façade du Musée d’Orsay, pendant que des escadrilles en contre-sens ramènent les chefs d’État de Notre-Dame. Les branches de sapin, souples sous les doigts, à tisser dans des rubans de soie rouge, les épingles à planter dans la couronne de paille, les petites boules de verre. Créer et cuire un crumble au sarrasin. Allumer toutes les bougies, les éteindre. Entendre A. interpréter Casse-noisette, une sonate de Mozart et Knecht Ruprecht. Inventer des chocolats chauds au poivre de Szechuan et pleurer deux heures en regardant Klaus. Torcher en une heure, sur un coin de lit, L’apiculteur de Fermine, ne pas aimer particulièrement [me dire avec puante suffisance que je pourrais faire mieux]. Toujours sur un coin de lit, mais cette fois la gifle de Katherine Mansfield, la toute jeune et vibrante Laura sortant de la maison d’un mort :

“No,” sobbed Laura. “It was simply marvellous. But Laurie—” She stopped, she looked at her brother. “Isn’t life,” she stammered, “isn’t life—” But what life was she couldn’t explain. No matter. He quite understood.

“Isn’t it, darling?” said Laurie.

— Katherine Mansfield, The Garden Party, 1922

Et quittant le registre impressionniste, celui de l’implacable noirceur, cette image alors que je me lavais le cerveau avec des séries de reels, cette image qui me hante et me donne encore une sorte d’espoir : Eva Green, toute habillée, son maquillage coulant, recroquevillée sous la douche dans Casino Royale. Rejointe par Daniel Craig, dans une étreinte silencieuse, l’inéluctable solitude dont on n’échappe que par la mort.

Son : Uno Helmersson, Mari Samuelsen, Jesper Söderqvist, Gunnar Flagstad, TrondheimSolistene, Timelapse, in Nordic Noir, 2017

Casino Royale, 2006, noire, mystérieuse et bouleversante Eva Green en Vesper Lynd et Daniel Craig, le seul James Bond avec Sean Connery.

L’encadreuse de la rue Losserand

J’ai couru, parce que comme toujours en retard. Je l’avais prévenue, elle avait gardé sa boutique ouverte un peu plus longtemps. Je sonne, elle vient m’ouvrir et le chien aussi. Et immédiatement, je me dis : « Ça y est, je peux me détendre. » Chez elle, on est dans un autre temps, un autre monde, la boutique sent le bois, la colle, le papier. Le chien, il est comme elle. Apaisant et nonchalant, mais en même temps précis. Elle sourit devant la petite peinture du grand Jules (Flandrin) que je lui apporte. Elle pose une Marie-louise, une baguette de chêne, un verre anti-reflets et comme j’acquiesce, m’annonce de sa petite voix guillerette et douce : « Ça va être très mignon. »

Je pensais à Jules (le fils) qui m’a appris chaque coup de pinceau, de crayon et de pastel, me racontait Henriette Deloras (sa mère) et Jules Flandrin (son père) et leur clique, les Bonnard, les Matisse, Paris et Corenc. À son clocher qu’il ne voulait plus quitter, la façon tarée dont il conduisait sa petite voiture sur les routes de Chartreuse, toutes les lettres échangées, les messages qu’il laissait sur mon téléphone, une fois que j’avais quitté Meylan. Sur le répondeur, je l’entendais siffler pour faire la conversation aux merles. « Ma petite fée, » qu’il m’appelait. Entre le collège et mes quarante ans, je crois n’avoir jamais réalisé le trésor que j’avais en cette relation. Jamais je ne me suis posé de questions ou ne me suis interrogée d’avoir tant été chérie. Et c’est très bien, probablement.

Un jour, sa compagne m’a écrit. « Tu m’avais demandé de te contacter s’il arrivait quelque chose à Jules. »

J’ai retrouvé ensuite une série d’estampes japonaises qu’il tenait de son père –qu’il avait commentées de sa plume espiègle, un grand pastel à lui de femme nue qui m’avait plu, et cette petite huile de son père. J’ai tout fait encadrer.

L’encadreuse de la rue Losserand, elle sait pourquoi chacun vient avec son œuvre à mettre sous verre. Son regard, ses choix de couleur et les mots qu’elle prononce sont une extension de l’histoire. Comme si elle venait apporter cette closure que nous cherchons dans la démarche, et que par ces gestes artisanaux, séculaires, elle parvenait à sublimer le souvenir pour nous permettre d’avancer.

Maman chatte et petit Julo, Jules Flandrin, circa 1932

Le réveil de l’encéphalogramme

Pluies et pluies
Je marche trempée ma joue appuyée sur la barre en métal de mon parapluie
Le réveil de l’encéphalogramme
Ces instants où je me noie discrètement dans des yeux
Qu’on me fait la bise deux fois de suite, comme si on avait oublié la première
Que longtemps on me tient la porte – dans le froid, dans le vent
Appuyée contre le métal, là où l’autre joue s’est posée-déposée rasée de près
Ce moment cinématographique-Jane-Austen
L’hésitation envoûtante où l’on me laisse partir mais je ne pars pas encore
Où je suis en train de partir mais l’on semble me retenir
Où il ne se passe rien mais nous n’avons plus seize ans, nous savons
Ces tensions effilées qui ne se déploient pas mais que l’on laisse tracer
Dans l’encéphalogramme le bruit de la pluie

Pride and Prejudice, adaptation du roman de Jane Austen, dir. Joe Wright, 2005

La beauté protégée

De retour de la Comédie française, dans la zébrure des phares sur le périphérique, je songe à Roxane et à cette défaillance de recevoir de la beauté, à vous seule destinée, créée pour vous, un peu par vous.

J’ai vécu cette défaillance.
C’est une défaillance. Une attaque cardiaque. Un manque d’air et de sang et la propulsion dans un autre univers qu’on ne savait pas. Plus jamais on n’est la même, après cela.

Et probablement de l’avoir vécu, je devrais être comblée, être certaine d’avoir touché l’essence de la vie.

Cette essence, elle ne peut être que courte et éphémère, comme chez Cyrano, interrompue fort à propos deux fois par la mort. Il doit y avoir un obstacle qui rend ces défaillances impossibles à filer, ces battements impossibles à soutenir dans le temps. Ces beautés offertes, elles doivent l’être dans l’ombre et dans la surprise, dans des langueurs transitoires et tragiques. Dans des étiolements mais qui ne choient pas dans la routine, dans les forces puisées dans des attentes vaines, dans une sérénité métastable aux chatoiements soudains. Dans les constances inconstantes.

Voilà ce qui a été vécu, et qui ne pouvait être sinon. Pendant si longtemps je n’ai pas compris, comment les empreintes de nos mains fluctuaient de leur encre. Le rôle joué par celle qui fermait les passerelles. Pourquoi j’avais été mise dans un placard pieds nus, après avoir été nourrie comme une princesse grecque.

C’était la version moins dramatique que la mort.

Nous pensions – tu pensais – sauver le quotidien. Être de ceux raisonnables qui prennent la ligne classique de droiture. En réalité c’est le grand théâtre de la vie qui se jouait en nous, en dehors et au cœur de nous, sa façon à elle de protéger la beauté, de garder intact l’éclat des sons, la lumière des mots entrelacés d’images. Nous pensions subir la réalité et c’est la grâce de la pièce qui a coulé sur nous.

J’ai compris maintenant, et je chéris cette distance qui protège la défaillance, celle qui a été, celle qui dans le futur reste quantique, probabiliste. La distance qui permet de donner corps sans corps, à des mots sans mots, à des messages qu’on sait existants mais que l’on n’ouvre pas, afin qu’ils restent sous forme d’esprits et de pétales.

À l’ellipse.
À l’éphémère qui ne l’est pas, mais l’est par nécessité.
À la beauté qui nous lie, à l’instant où on la rencontre, car nous sommes alors l’un pour l’autre notre première pensée.

Pennsylvanie, février 2024

La solitude de la verticalité

Ai suivi en fin de semaine une formation intitulée Manager les comportements difficiles. Rien de vraiment nouveau : le triangle de Karpman, les étapes de la manipulation, les escalades dans les conflits, … Intéressant cependant de retracer les derniers mois à la lumière précise de ces outils ; j’ai posé cette question à laquelle je n’ai pas eu de réponse : Comment gérer la solitude de la verticalité devant les comportements difficiles ?

Electre, Egisthe, j’imagine qu’il faut être l’un et l’autre tour à tour, ne jamais s’enfermer dans un personnage. La purification et le compromis, toujours pour la collectivité, et parfois (souvent ?) malgré les temporalités individuelles. Mais pour l’une comme pour l’autre, la solitude arrive tel un éther, dans l’air que l’on respire, dans le vide qui permet le transport des ondes électromagnétiques, neuronales ou visio-conférencières, dans le bruit des pas dans des couloirs professionnels : arme, outil, condition heureuse ou malheureuse, inéluctable réalité.

Egisthe (François Chaumette) et Electre (Geneviève Casile), Acte II Scène 8, Electre de Jean Giraudoux, mise en scène de Pierre Dux, Comédie Française, 1971. Éditions Bernard Grasset, 1987.

Transatlantic Princess 3

Ce n’est bien sûr pas une coïncidence qu’à mon retour de Pennsylvanie, je me sois précipitée sur Novecento et sur L’arrestation d’Arsène Lupin, dont l’histoire est construite autour d’un élément principal : la traversée transatlantique.

Before sunrise
I’m dazed and confused
Just like Julie Delpy
Like Leia say you do
[…]
Now I’m looking at the sun through
My eyelids
My eyelids
Now I’m drifting in the astral plane
When will I see you again?
Are you drifting in the astral plane?
[…]
One thing, one thing I can tell you
You look good when you’re tired
On a transatlantic flight

Leif Vollebekk, Transatlantic Flight, in New Ways, 2019

Son : Leif Vollebekk, Transatlantic Flight, in New Ways, 2019.

Le sourire de la lune, en version empourprée, juste avant qu’elle ne se suspende à l’aile de l’avion Air France Chicago-Paris, juillet 2024.

La part de celle qui écrit

Aymeric : Est-ce que quelqu’un qui a lu vos livres plusieurs fois de manière attentive peut vous connaître mieux que quelqu’un qui vous fréquente ?
Amélie Nothomb : Bien sûr ! Mais infiniment mieux. Il me connaîtra plus profondément.

Interview Brut, d’Amélie Nothomb, 2024

Je refuse, personnellement, de me définir essentiellement par la trame de mes mots – par cette partie cérébrale qui sort du bout de mes doigts. Je suis multitude, et me connaître, c’est autant me lire que me fréquenter, que collaborer avec moi, ou marcher ensemble sur les quais de la Seine. Je formulerais la chose en négatif, plutôt : il est vrai qu’une personne n’aura jamais accès à mon entièreté sans m’avoir lue. Il lui manquera toujours la clé.

Très intéressant, d’ailleurs, tous les proches à qui je donne la clé pour leur permettre cet accès-là, et qui décident de ne pas s’en saisir. Je crois que connaître quelqu’un dans de nombreuses facettes, c’est un investissement, et c’est dangereux. Tout le monde n’a pas le temps, ni les épaules pour. Et réciproquement, pour la personne qui mène la multi-vie de l’écriture, il est important d’avoir des mondes cloisonnés où se réfugier. Tout ne doit pas être perméable pour éviter les naufrages globaux. D’où ma terreur de voir les mondes de la recherche et de l’écriture fusionner sur un livre, et dynamiter le grand mur que j’avais tenu pendant dix-huit ans.

Lewis Carroll, Alice’s Adventures in Wonderland, Scarce Crowell Edition, 1893

Atlas réels et rêvés

François Place, Atlas des géographes d’Orbae, Tome 2 : « Du pays de Jade à l’île Quinookta », 1998

Atlas des géographes d’Orbae, de François Place, 1996 – 2000.
Planches de dessins détaillés et raffinés qui permettent rêves/inventions de paysages et d’histoires, comme quand nous étions enfants. Belle idée, mais une plume un peu sèche. En même temps, l’exercice est de présenter un atlas et ses récits associés, ça semble adéquat d’être factuel et non lyrique.

Marco Polo, Livre des merveilles, par Odoric de Pordenone, traduit en français par Jean le Long, 1298 (, ce n’est qu’une des versions existantes). Parce que finalement, il n’est pas nécessaire d’aller chercher dans la fiction pour l’évasion et la folie exploratrice, enrobées de contes utopiques. Vingt-quatre ans d’Asie, de terres, de cultures, d’éblouissements en bouleversements. Et revenir. Moi, c’est cela qui m’interpelle : comment revenir et vivre après cela ? Quelles souffrance et solitude – d’où le partage avec son livre dicté, certes, mais maigre contrepartie.

Les villes invisibles, Italo Calvino, 1972. J’aimerais lire l’italien couramment pour lire Calvino dans le texte. Marco Polo, à la cour de Kublai Khan, contant le contenu de sa boîte à trésors : une collection de villes surgies de mailles cérébrales et oniriques. Poésie mêlée à bizarreries. On pense à Borges. Les images sur chaque ligne, sans aucune nécessité d’aquarelle. Et la sensation de vivre une analyse sociétale percutante dans une merveilleuse boîte de cristal.

Le rivage des Syrtes, Julien Gracq, 1951. L’amour des cartes de Gracq, j’en ai déjà parlé. On est toujours dans cette même démarche : les terres rêvées, effrayantes ou douces, que l’on modèle à partir de celles connues, dans des langues d’eau et de minéraux. Le liseré qui délimite les mondes et les songes, l’invention des cultures puisque celle qui nous héberge a la contrainte de la réalité.