Il fait beaucoup trop chaud et humide. À l’ombre des tilleuls et des marronniers, dans l’immense domaine de mes beaux-parents, pendant que les enfants hurlent leur joie dans la piscine, je corrige laborieusement les chapitres de mon livre. Un travail à la croisée d’un rapport de referee scientifique et d’une copie de prépa revenue barrée de rouge. Je fronce les sourcils devant les formulations journalistiques qui me débectent, lorsque mon éditeur ose transformer mon « Vivre peu mais beau, bref mais intense. » en « Vivre peu mais avec brio, brièvement mais intensément. »
Mais cette concrétisation des choses, dans un pas lent et assuré, l’inéluctable passage du temps qui me dépose un à un les fruits variés du travail de l’année.
Carl Axel Magnus Lindman, Tilia x vulgaris, in Bilder ur Nordens Flora, 1901-1905
Les baleines viennent ici manger les petites crevettes que K. voulait absolument me montrer à marée basse, et qu’il recueille dans le creux de ses mains. Elles passent l’été à vivre leur vie faste de baleine, grossissent de 10 tonnes, puis migrent vers les mers du Sud où elles se retrouvent comme dans une grande conférence annuelle, s’accouplent, mettent bas, ne mangent pas pendant si longtemps qu’elles en perdent le quart de leur poids. Les baleineaux tètent le lait maternel, puis suivent leur mère de l’autre côté de la planète, sur la merveilleuse route des courants marins, pour leur premier festin.
Le retour dans le Saint Laurent de la baleine à bosse Tic Tac Toe est célébré dans la gazette locale qu’on trouve à l’épicerie.
Ici on sait un peu de quoi on se souvient. Des Basques qui venaient chasser les bélugas dans les années 1300. Des longues nuits d’hiver aux étincelles magiques des premières nations. Les baguettes ont le goût du pain, les pâtés et les saucissons ont la saveur de ceux qui rusent pour tout conserver et manger bien.
Sur une table de bois, dans les prairies qui descendent vers la mer, je bois une bière aux goûts de pins et d’herbes amères en sabrant quelques mails. Baleines en arrière plan, bière boréale en avant plan : c’est le luxe d’un bureau itinérant.
Son : un peu de chanson inuktitut et du chant de gorge, avec Beatrice Deer, Immutaa, in My All To You, 2018
Le fjord de Saguenay, terrain de jeu des belugas, au dos blanc qui émerge par intermittence, avec la félicité d’un événement transitoire dans un observatoire, juin 2024
Thousand Islands ses îles boisées et ses cabins sur le fleuve Saint Laurent le lac Ontario Au moment où le soleil passe sous l’horizon ma diffusion de Mie pleine de moucherons le vol rasant d’un couple de colverts je suis sur une table de bois à rédiger un proceeding sur mon écran notre rocher, la tente plantée en surplomb des reflets dans le caquetis des eaux et des oies
On est quand même parti en vacances, en mode freestyle, rassemblé des affaires de camping en une soirée, tranquillement et dans une efficacité incitée par l’épuisement, la nécessité et l’envie d’être sur des routes vertes et interminables – à réfléchir à des problèmes physiques – en écoutant Bashung.
Le plaisir idyllique de chatter avec un collègue et de dessiner des courbes sur une feuille quadrillée au bord d’un lac, pendant que le soleil s’enfonce derrière une montagne. La petite brise qui fait bouger ma robe, je redescends les manches du chemisier en lin qui m’habille, et quand le monde s’obscurcit, les lucioles pulsent.
P. dit : « Si on mettait des antennes, on pourrait peut-être les détecter comme des transitoires. » Il rentre se coucher avec les enfants dans la tente. Je continue à tracer des figures.
Un peu plus tôt, un vieux d’une caravane est venu me faire la leçon : « Vous êtes sur votre téléphone alors que le soleil rougit sur le lac, profitez de vos enfants, tout ça passe en un clin d’oeil. » [Puis je ne sais quels compliments sur ma robe et mon allure – bref.]
Eh bien, si vous saviez comme je profite exactement de la vie, du coucher du soleil, des lucioles (de mes enfants probablement pas, mais j’ai fait la paix avec ça, et je crois qu’eux aussi), des nuages d’étoiles dans le ciel – lorsque comme maintenant, je fais dans ce cadre ce qui me plaît : de la physique et de la prose. Chacun sa façon de s’approprier le monde, le parfum de l’air et la déclinaison des couleurs. Voici la mienne ; et je ne la changerai pas, merci bien.
Son : Alain Bashung, Tant de nuits, in Bleu Pétrole, 2007. Un des albums tardifs de Bashung, mes préférés, surprenant et puissant.
Carte des Finger Lakes, extrait de la carte de l’État de New York, Black’s Atlas, Ed. 1867
Ce soir, ciel menaçant gris teinté de roses – et vent, comme s’il tournait. L’air plein d’humus et de sève, d’odeur rance des maisons américaines, et la pluie à venir. Je m’échappe dans mon bar aux lampes Tiffany pour siroter un cocktail pendant que je fais tourner des codes Python qui grimpent dans l’ionosphère à la recherche de la frappe qui marquera le sol d’un anneau Cherenkov. Ces derniers jours, enfin au cœur des actions, à la recherche du bruit galactique, à construire une banque de simulations, à écrire des équations ! Et cette ligne tant attendue dans mon courrier ce matin : « un brin baroque certainement, trop précieux par endroits mais efficace et surprenant : bravo ! » Les éditeurs parlent une langue qui leur est propre.
Son : John Harle, RANT!, interprété par la BBC Concert Orchestra et surtout Jess Gillam, flamboyante, au sax soprano, pour un shot de pêche et de joie teinté de folklore Cumbrian.
Entre chien et loup en Pennsylvanie, et la poubelle des voisins. Juin 2024
Au réveil, je m’aperçois que mon vol n’est pas aujourd’hui mais demain, et je me retrouve avec une journée sur les bras. Temps magnifique, les cerisiers sur leur fin, je vais me promener sur la berge de la rivière Sumida, mange diverses bricoles, et puis… sans prévenir la solitude me renverse. Soudain la ville bruissante de monde me happe et me propulse dans l’absence de sens. Où que je me tourne, je me sais si bien accompagnée et pourtant il n’y a personne qui peut remplir ce manque-là, ce début d’angoisse qui trace une ligne jusqu’aux confins de la mort, aux petites heures silencieuses de la vieillesse, aux inutilités des jours vécus, l’Univers s’étale et m’échappe comme une immense nappe de vide.
Je ne retrouve un semblant de paix qu’au moment où je m’installe sous les grands arbres des jardins du Musée National de Tokyo, que je dégaine mon ordinateur, et que je travaille. Les pétales de fleurs de cerisiers échouent sur mon clavier, leur fente rosie, leur pointe blanchie, la lumière qu’ils captent dans l’ombre. Je repense à cette conversation avec M.-l’élégant, qui me disait : « It’s terrible how I don’t know anymore what to do with free time. Seems like work has become the only way to fulfil myself. » Je lui avais répondu, pour faire ma maligne : « I don’t know anymore what to do with myself. »
La longue queue au contrôle des passeports suite au Brexit, ni mes cinq heures de sommeil n’auront pas raison du plaisir que j’ai à me rendre à Londres. Quand je sors de Saint Pancras, je me coule dans la ville comme la chose la plus naturelle au monde, et je souris.
Ce n’est pas comme avec Chicago, cette exaltation explosive, cette peur à chaque fois de la perdre/qu’elle me perde, cette passion minérale. Londres, c’est comme une amie de longue date qui me fait sourire, et dont le temps caractéristique d’évolution dépasse ma durée de vie. Immédiatement, je me sens infusée de paix et de charme. C’est la petite soeur de Paris – plus fofolle, plus joueuse, elle est jolie quand Paris est belle, mignonne quand Paris est élégante, étalée et effrontée quand Paris est compacte et sophistiquée.
Chez Notes, devant mon scone with clotted cream, j’expédie une dizaine de tâches administratives désagréables, et il me reste exactement un quart d’heure avant de prendre la District Line et aller donner mon séminaire à Queen Mary.
Je n’ai pas besoin de plus. Je grimpe les marches de la National Gallery, traverse les salles et salue tour à tour les canaux de Venise, les enfants raides de Hogarth, le grand cheval sans fond bizarre, je tourne à gauche. Cela m’étonne à chaque fois qu’il n’y ait pas de foule amassée devant ce tableau. J’ai cinq minutes pour le respirer et je l’absorbe à grandes goulées. De l’air, de la pluie, du vent, de la vitesse et de la vapeur. Devant ce Turner, j’ai toujours cette sensation d’être entrée dans la toile.
Je n’aurai revécu que quatre vers de mon poème. Il faudra vite revenir pour revivre tous les autres.
Joseph Mallord William Turner, Rain, Steam, and Speed – The Great Western Railway, 1844.
Avec le décalage horaire, il était 5h30 du matin. Il s’agissait de suivre une réunion de comité de revue de mon laboratoire parisien. J’adore quand on me pose une question sur mon projet G. et que j’allume ma caméra pour répondre, avec en fond le rideau de douche fleuri. Cette incongruité, et son partage amusé avec l’Europe éveillée, assise au pied des toilettes pendant que ma famille sommeille, c’est encore une étrange forme de liberté, de luxe raflés à la vie.
Si Chicago sentait la deep dish pizza, San Francisco sent la pisse, la beuh et la crasse. Le matin, je fais de la bureaucratie dans un café branché à Mission District, entourée d’oeuvres natives-street-art étranges. L’après-midi, je manque de vomir dans des bus qui cahotent jusqu’à la baie, et je me hisse tout en haut du Presidio pour écrire une demande de financement avec vue sur le Golden Gate Bridge. La serveuse appelle : « Electra ! » quand mon matcha latte est prêt, et cette touche heureusement me ramène à ces pages.
Je me souviens maintenant que je n’avais jamais compris cette ville. J’aime par ici la côte tendue de landes vertes battues par le vent, le Pacifique si froid, les éléphants de mer et leur aboiements rauques. J’aime le souvenir de ces premiers pas de tango au bras d’une belle italienne, dans le mouvement cathartique des vagues (juin 2009). Celui des huîtres à Point Reyes avec P., portée par cette joie immense, formidable, indescriptible, d’avoir décroché un poste au CNRS (avril 2011).
Mais cette ville. Cette chose si fausse, comme les gens, cette illusion californienne de richesse et de joliesse. Des jouets pour enfants : les maisons de poupée qui ne sont que façades, des tramways en bois laqué bondés de touristes, un pont rouge sous lequel passent d’énormes containers venant de Chine et des bateaux militaires. Et dans les rues cette odeur de pisse et des hommes édentés, hagards, qui errent d’immeuble désuet en boutique mal famée. Décidément, quelque chose ne colle pas entre la Californie et moi.
Sur le reste du trajet, les émotions tour à tour se battent dans ma gorge : au-dessus du Colorado, le déroulé des Rockies recouvertes de velours orange ou rouge. Jamais je n’avais contemplé cette saison depuis les airs. Puis les découpures de la Terre en Utah et en Arizona, dans des strates aux déclinaisons mauves, pourpres et brunes, de grands dinosaures couchés figés par maléfice, et des fractales ciselées dans la poussière. Heureusement, au bout d’un moment, les nuages recouvrent tout, et je retourne à de la bureaucratie de chercheuse.