Mission sur le terrain [3] : Jay Chou dans la nuit du Gobi

Sur la route la nuit, les cahots du pick up, la tête qui heurte le toit de l’habitacle, et les épaules ballottées entre celles des deux jeunes ; Fufu conduit et met Jay Chou en fond sonore. B., doctorant à l’enthousiasme et au dévouement débordants, me confie : « I love Jay Chou. » Il a passé la journée à courir entre la machine d’acquisition de données et le talkie walkie posé dehors pour capter, et Pf qui s’égosille : « Bohao ! Bohao ! » en baladant le beacon juché sur un 4×4, pour prendre des mesures jusqu’au pied de la montagne d’or. Le soir tombant nous avons grelotté dans le container qui nous sert de salle de travail d’appoint, en attendant qu’une voiture vienne nous chercher. O. m’avait donné comme mission de faire le log des données prises, et j’ai essayé dans mes temps morts de mettre à jour le diagramme de Gantt de notre demande ERC. F. a réussi à faire parler les bullets aux bons rockets. Et les throughput tests sont excellents, bien au-delà de ce que nous espérions. Nous savons que le dîner nous attend, à base de légumes inconnus et de viandes revenus dans des épices inconnues, des lawasa [orthographe hasardeuse], les nouilles locales en forme de poissons. Nous allons reprendre des forces et nous y remettre, dans une nuit glissante et de chaos. Alors ce quart d’heure – il fait bon dans le pick up, et nous sommes ensemble, à nous laisser bercer par la soupe de Jay Chou et à voir les monticules de sable se dérouler dans les phares, notre base de vie blanche perçant l’obscurité.

Son : Jay Chou, 青花瓷 (Blue and White Porcelain), 2007

Jay Chou, Blue and White Porcelain, clip, 2007

Dunhuang

Dans le taxi entre l’aéroport et l’hôtel, je prends dans ma cornée rayée les rangées de peupliers, cet effacement du ciel dans le vent et la poussière, les dunes de Mingsha comme un arrière-plan photographique. Les oasis, ces villes du désert ou de la pampa, leurs routes droites et leurs chiens errants, le terrain a maintenant une empreinte en moi, qui s’éveille et s’excite à son contact. À côté de moi, Pf m’explique le programme du lendemain, nous parlons astronomie chinoise et antennes large-bande-mais-compactes. Il me montre les feuilles cuivrées qui bordent notre route et m’explique : c’est la plus belle saison à Dunhuang, l’automne.

Dunhuang, oct. 2024

A lenda do caboclo

Sortant de chez mon éditeur, je rentre chez moi en vitesse pour une série de calls Zoom. Le bonheur de retrouver J.-au-grand-coeur, qui transpire dans la chaleur au Brésil, et qui me dit, presque venu de nulle part : « You know Electre, before we continue, I would like to say: everything that comes from you is always well received. » Oh comme je ne mérite pas ces mots-là, mais comme ils pansent ce qui me reste d’auto-estime, à la sortie de l’agonie psychologique de ces derniers mois. Comme j’aimerais être certaine de parler quand c’est utile, de formuler les choses et d’y poser le bon regard, comme j’aimerais être juste, efficace et rester bienveillante, comme j’aimerais connaître la recette pour être, devant chaque situation, une bonne personne.

Son : Heitor Villa-Lobos, Yo-Yo Ma, Odair Assad, Sergio Assad, A lenda do caboclo, 1978

ERC Synergy – le roman fleuve

Je crois qu’il faut écrire une note sur cette intensité*. Elle est dévorante mais riche. Écrire le processus de façonnement de cette proposition européenne, dont la date limite est dans trois semaines, et pour laquelle nous demandons 14 millions d’euros.

L’idée, nous l’avons et elle est jolie. C’est O. qui la esquissée au détour d’une réunion il y a deux ans, puis je l’ai développée avec S. pour postuler à des bourses franco-américaines, qui me permettraient de partir dans les bois. Et pendant cette année pennsylvanienne, nous nous sommes attelés à la démonstration de la faisabilité et des performances par simulations.

Un matin, quand VN. m’écrit qu’il vient de trouver un énième bug dans son code, et que les résultats que j’avais trouvés sont sous-estimés d’un facteur 1.5, je refais les figures, je les poste sur le fil commun, et nous nous réjouissons. Peut-être pouvons-nous encore gagner un peu ? Nous cherchons avec les doctorants et les post-docs, J., S. et O. ; pendant qu’en parallèle, V. sort de beaux résultats sur d’autres aspects cruciaux.

Quelques jours plus tard, en fin d’après-midi, VN. trouve un autre bug, qui nous fait perdre un facteur 2. Lorsque je reçois son mail, je suis au milieu d’une réunion, et c’est difficile de garder la face alors que je me délite. J’envoie deux bouteilles à la mer, vais chercher mes enfants à l’école, les gens se rendent disponibles, VN. immédiatement lance une série de simulations. Nous itérons, nous convergeons, ça prend deux-trois jours, dans les montagnes russes des paramètres à tuner.

Avec J., ce soir-là à 19h, on regarde mes figures, et on parle calmement, avec beaucoup de considération et d’amitié. Il me dit en riant : « Je pense que tu peux dormir ce soir, et moi aussi. » Nous résoudrons ce problème par la rhétorique, et par de petits jeux de facteurs. Et je le savais. Mais pouvoir me reposer sur ces résonances, c’est un soulagement de l’esprit. D’être d’emblée d’accord que les choses ne seront pas un problème, que nous trouverons les solutions, toujours, car c’est cela, notre métier.

J’essaie d’augmenter les flux théoriques, histoire que notre instrument puisse les toucher. Mais V. fait remarquer : il vaudrait mieux rajouter 5 stations et détecter quelque chose, que d’augmenter les modèles et ne rien voir à la fin… Il a raison, V., c’est ça le recul et la pertinence stratégique.

S. dit tranquillement qu’on va les faire rentrer dans notre plan, ces 5 stations. O. est désorganisé, en retard, mais il livre toujours, et ce qu’il fait vaut de l’or. Et puis il nous fait rire, ce con. J. est d’une fiabilité sans faille, un roc, d’un pragmatisme éclairé. Il ne rechigne devant rien, il rédige, taille, arrondit le texte, il dit des choses aimables, voire adorables. Les gens se complémentent dans leurs forces et leurs aspérités, se répondent les uns les autres, en phase, en synergie, en interférences constructives.

Hier dans la nuit, le budget enfin finalisé par O. dépasse de 2 millions, et nous n’avons même pas encore mis les 5 stations supplémentaires. La discussion dans l’après-midi est difficile, nous faisons chacun l’effort de couper un peu, exercice intéressant de trouver l’endroit raisonnable au milieu des milliers de paramètres. Finalement, nous descendons à 20 stations et entrons dans le budget imparti ; je suis déprimée de la courbe qui y correspond : nous touchons à peine les modèles. Puis nous remontons la pente, je poste la courbe de 24 stations. Super, disent-ils, et voilà où il faut arriver. S. propose des coupes intelligentes, O. parle en français et il dit : « On y arrive. » 

Je cours chercher mes enfants, qui comme tous les jours m’attendent patiemment, alors que je fais partie des derniers parents, avec mes cinq minutes de retard. Je suis toujours en visio, mes écouteurs dans les oreilles. I. que je viens de pinger nous a envoyé des chiffres depuis l’Argentine. Nous les intégrons. Et comme nous remontons la rue, mes garçons parlant de la quantité de devoirs pour les vacances, et moi de shipping costs dans mes écouteurs, J. finit par passer un ingénieur à 80% et ils s’exclament : « Ça y est ! »

Je demande haletante – car je ne vois pas la feuille Excel : sur 24 stations ? « Oui ! » disent-ils en chœur. Et je me jette sur mon ordinateur en enlevant mes chaussures, car sans perdre de temps, nous parlons maintenant du retour de la relectrice sur notre premier document rédigé… Très intéressant, et il faut travailler encore. Ré-écrire, repenser la mise en avant du projet.

Je fais tourner des simulations, je sors des figures, je construis la science de cet instrument, et ça me plaît beaucoup, je nous sens chacun solide dans son rôle, nous respectons nos aspirations, nos expertises mais aussi nos désirs de partager les tâches de service en fonction des possibilités des laboratoires.

On critique beaucoup cette façon de faire de la recherche à coups de grands financements par projets, et il est vrai que les faibles taux de réussite sont navrants. Mais quel que soit le résultat pour cette candidature, j’apprécie ces rebondissements, ceux des résultats et des cerveaux les uns sur les autres. Construire, se projeter, ce travail collectif des esprits dans une visée commune, le partage infaillible des hauts et des bas, comme on se rattrape, se soutient, et se tire vers le haut les uns les autres. J. me déclare qu’il nous adore tous les trois, je fonds et lui réponds en posant ma main sur le cœur. Je ne doute pas que nous butions par la suite sur des crispations et des difficultés, mais il y a, c’est vrai, une perfection douce, comme quatre pièces de puzzle qui s’imbriquent, au-delà des expertises techniques et scientifiques. Ça tombe bien, car la demande que nous portons tous les quatre – avec nos solides satellites – s’appelle Synergy.

*On documente et on conte le développement des grands instruments, des grands projets, mais qui documente et conte le déroulé de la soumission d’une demande de financement ? C’est pourtant aujourd’hui, qu’on le veuille ou non, un pan non négligeable de nos recherches, et participe à leur façonnement.

Son : Nils Frahm, Mari Samuelsen, Christian Badzura, Scoring Berlin, Jonathan Stockhammer, Hammer (Arr. Knoth for Solo Violin, Piano, Strings & Electronics) in Life, 2024

Lola rennt, film de Tom Tykwer, 1998 – l’histoire d’une fille qui court après de l’argent… merci Da.

L’aventure éditoriale [3]

Ce matin, je travaille quatre heures côte à côte avec mon éditeur. Il sent bon. Il a les yeux bleus. Il me demande tout le temps si j’ai lu des auteurs dont je n’ai jamais entendu parler. Il m’accorde mon dernier caprice de conjugaison grammaticalement incorrecte.

« De retour à Buenos Aires, O. me lançait : toi t’es vraiment cool en mission. »

La correctrice a corrigé d’un passé simple. Mon éditeur l’avait aussi déjà modifié lors d’une première passe, mais je l’avais repris. Je tiens à mon imparfait.

« C’est parce ce que, c’est comme si je mettais une distance, tu vois ? C’est un peu dans la durée, je ne veux pas que ça sonne comme un dialogue concret, mais comme quelque chose de passé, flottant, étiré… C’est une espèce de figure de style. »

Il passe la main sur ses yeux, se frotte les tempes, s’appuie dans sa chaise, et lâche : « Oui, je comprends. » J’en suis presque choquée. Hein, quoi ? Tu comprends l’effet pseudo-stylistique que je veux rendre avec ma piètre technique d’écriture d’amatrice ? Il est déjà treize heures, il nous reste encore un chapitre… il dit : « Bon ok, c’est bon, on laisse comme ça. »

Je me moque gentiment de ses « un brin », « un rien », « il s’agit de », « de façon à » dont il a parsemé mon texte. Des « C. »-eries, les appelle-t-il lui-même, mais il me tape sur le bras « tu exagères ! » Je lui dis à multiples reprises que j’écoute (quasiment) toujours ce qu’il me dit, et que j’ai tellement appris avec lui.

La joute est professionnelle, délicieuse, galante. Nos mains s’effleurent sur les pages, sur le stylo qu’on se passe pour les annotations. Il faudrait toujours travailler avec des hommes intelligents, efficaces, beaux et galants. Même quand vous n’avez dormi que quatre heures et que vous êtes pleine de plis et d’épis de cheveux blancs, ils arrivent à vous renvoyer une image élégante [sic] de vous-même.

Et puis trois remarques : i) c’est une étrange parenthèse dans le reste de mes vies, ii) à l’étage de dessous, Amélie Nothomb travaillait dans son bureau en bazar, iii) il y avait sur le bureau l’épreuve non corrigée en format livre. Je l’ai soupesé et j’en ai feuilleté les pages ad nauseum, dans une incrédulité posée. En disant juste avec les lèvres que c’était émouvant, alors que, comme tous les jours depuis quelques semaines, mon encéphalogramme émotionnel restait plat.

Correction des épreuves au bureau de mon éditeur, octobre 2024

L’équipe

K. déguste son foie de veau aux cidre comme si elle allait s’évanouir de béatitude. Quand je lui demande s’il y a des bas dans sa thèse : « Ah oui, les fameux bas… je ne les ai jamais vus, je dois être un peu idiote, je m’amuse tellement ! »

M. au matin, dans mon café hipster, quand je lui demande comment elle se sent en ce moment : « Mais super, ça se passe super bien, je m’éclate dans ce que je fais. »

J., qui vient de commencer il y a trois semaines, assis à côté de moi avec sa planche de jambon de parme : « Bah franchement, je t’avoue, je ne pensais pas que j’allais prendre autant mon pied dans ma thèse ! Je suis trop content ! »

Et les autres nouveaux venus, et C, V, S, F toujours magnifiques, les chercheurs et ingénieurs sur lesquels on peut compter, cette équipe pleine d’entrain, que j’entraîne dans mes cafés, mes restaurants, les résultats qui se construisent avec leur brio et l’intensité complémentaire de leurs esprits, les sujets qui se répondent que nous avons choisis avec O. et R..

J’aime que nous soyons cette effervescence. Le domaine s’y prête. La phase de l’expérience s’y prête. Vous êtes ceux qui posez les premières vraies pierres de G.. Bientôt, je suis sûre, nous irons fêter la détection avec nos antennes des premiers rayons cosmiques.

Le billet aller-retour

Assis dans sa chambre d’hôtel, toute de poutres et de vieilles pierres, dans mon quartier préféré de Paris – lui au bord du lit, moi sur un petit fauteuil en face, entourée de grands rideaux. C’est une longue nuit, ça fait cinq heures que nous bavardons, et X. énonce ces mots :

« Elle avait planifié les choses de façon très raisonnée. Nos enfants ont tous eu une pension pour accident du travail. Mais en même temps… »

Il n’y a aucun drame dans son ton, juste le factuel doux et analytique. C’est peut-être ça qui est bouleversant, quand je me réveille et digère la conversation le lendemain, les jours suivants.

« Elle avait pris un billet de train aller-retour quand elle a quitté la maison, ce matin-là. »

Un hôtel parisien, octobre 2024

Flat white

Claire Forlani et Brad Pitt dans Meet Joe Black, 1998

À la sortie du métro, je m’installe dans un café avec un flat white, à une petite table en métal noir, sur laquelle j’étale mon paquet de feuilles. J’ai une heure et demie devant moi et je compte relire une dernière fois cette chose, avant de la déposer moi-même chez mon éditeur. Je la laisserai à l’accueil s’il est occupé, car ma visite est impromptue.

Je suis au milieu de mon troisième chapitre, quand une voix basse, douce et composée perce la bulle de mes écouteurs : « Il paraît que c’est vachement bien, ce que tu lis. »

Je lève les yeux sur le regard bleu malicieux de mon éditeur. Sa main effleure mon épaule, il va commander un café. Je lui fais de la place, il pose sa tasse, me demande ce que je bois, quel hasard [euh…] m’amène dans ce café.

Et sans transition, je suis en mode boulot, à lui énoncer les incohérences d’édition que j’ai trouvées, je tourne mes liasses de pages à la recherche des annotations. Je me sens si détachée, sans émoi, et pourtant mes mains sont froides et je laisse glisser maladroitement les feuillets sur le sol. [Je ne sais pas si je suis en émoi.]

Il y a quelques mois, j’aurais vécu une telle rencontre comme un agent double : celle à la façade pro, et celle liquéfiée sous les yeux bleus et le romanesque de la situation.

Je n’aime pas avoir arrêté de vivre ma vie comme un roman. Je n’aime pas ne pas me sentir connectée à chaque personne que je regarde dans les yeux. Je n’aime pas que les instants ne m’appellent plus à l’écriture.

Son : Leif Vollebekk, Wait A While, in New Ways, 2019

Not a victim

Rue de la Sorbonne, Pa. – pris lui-même dans des histoires tortueuses à résoudre –, avec son air français réac convaincu, m’offre ces quelques phrases : « Il faudrait expliquer aux gens que lorsque tu es agressée, il t’est arrivé un truc horrible à traiter, digérer etc., mais que tu n’as pas à changer de statut. Tu n’es pas obligée de te transformer en victime aux yeux du monde, avec tout ce qu’on t’inflige comme caractéristiques associées aujourd’hui. Toi tu restes toi. C’est juste l’agresseur qui en devient un. »

Nicolas de Staël, Rouge et noir , 1950

« I’m done being vulnerable, »

J’annonce ça à S., et j’aimerais être comme elle me conte, pleine d’hormones d’accouchement, force tranquille décuplée, ce qu’elle est déjà de nature. La force primaire que j’avais acquise dans les bois, comme je le craignais, elle se morcelle au contact de la France et ses couches multiples de philosophie psychanalytiques, de ses préciosités et complexités recherchées. Je suis vulnérable, car en attente, suspendue et accrochée aux temps qui me rapproche des attentats. Janvier 2025 : les fins et les débuts de tout.

Son : Mozart / Arr. Grieg for Two Pianos, Piano Sonata No. 16 in C major, K. 545, interprété par Martha Argerich et Piotr Anderszewski

En Pennsylvanie, fin septembre 2023.