Lobster head

Ma sœur m’appelle de Tunis où elle est expatriée. Son excursion dans le désert, les enfants qu’elle a inscrits aux ateliers de mosaïques pendant les vacances, ses copines expats et leurs propre marmaille… Il y a toujours des prénoms nouveaux que je fais semblant de retenir [moi et ma mémoire pourrie]. Et toujours des neuro-atypicités à analyser et discuter – ce soir, autour d’une composition de paysage fleuri, à base de mosaïques.

« Bon voilà, termine-t-elle, pendant que toi tu discours au Sénat, moi j’emmène mes mômes à l’atelier de mosaïques. »
On rit ; sa phrase me fait furtivement penser à des lobsters en papier mâchés, et c’est elle qui continue :
« C’est comme dans Love Actually, tu sais, Emma Thompson et son frère Hugh Grant qui est Premier Ministre. »

The trouble with being the Prime Minister’s sister is, it does put your life into rather harsh perspective. What did my brother do today? He stood up and fought for his country. And what did I do? I made a papier maché lobster head.

— Emma Thompson, en Karen, in Love Actually, dir. Richard Curtis, 2003

Emma Thompson et Alan Rickman, in Love Actually, dir. Richard Curtis, 2003

Il y a heureusement quelques ordres de grandeur dans les niveaux d’importance et le parallèle est ridiculement disproportionné. Mais la communion de pensées quand on a grandi ensemble, qu’on se comprend, s’émeut et s’analyse avec les méthodes scientifiques et humaines les plus performantes du monde, et qu’on se retrouve même autour de têtes de homard en papier mâché par delà la Méditerranée, c’est ça, être sœurs.

Le facteur Gamma

Le brouillard s’est levé momentanément, et les Kent Downs sous ciel gris, bas, me font l’effet que j’espérais. Un temps.

Godmersham Park [chez le frère de Jane], il n’y a que nous, les moutons, la rivière enflée suspendue de saules, et des cottages de brique ceints pour Noël de gouttes de lumière.

Tout est parfait, jusqu’à cette petite rotonde à colonnes en surplomb, puis plus tard Devil’s Kneading Trough dans une purée de pois, le faisan qui surgit, panaché de couleurs.

Mais je profite en intégré une demie heure maximum, de cette anglaiserie bucolique que j’étais pourtant venue chercher. La vérité, c’est que je suis au bord de l’angoisse de ce facteur Γ. Ça signifie que le résultat que j’ai présenté il y a deux semaines à la conférence internationale est faux. J’ai beau me dire : c’est de la phénoménologie, on trouve toujours une recette pour s’en sortir et retomber sur ses pattes. Tu peux toujours invoquer un cas très conservateur, rester sur ton premier pitch et dérouler le Γ3 comme une broderie… Ça me tord le ventre de frustration.

La frustration, surtout, c’est d’être si limitée intellectuellement.

Nous regardons Emma. (la version de 2020). Au moment où commence le film, j’ai un doute – j’inscris une note dans mon téléphone, et il faut tout le jeu piquant de Anya Taylor-Joy et la photographie fleurie pour m’éviter de me jeter sur mon ordinateur.

Ce que je fais, dès le générique, et à une heure du matin, les choses rentrent dans l’ordre. Oui j’avais oublié un facteur Γ, mais comme je l’avais oublié à deux endroits, ça se compense plus ou moins [palmface], et le résultat est encore plus clair [feux d’artifices en mode pétards mouillés parce que pas à l’abri d’une troisième erreur…]. Approximative dans tout ce que je fais, secourue par la bouée de l’intuition physique, scientifique in extremis, écriveuse aux mots mous…

Heureusement, les fils de messages de gens qui semblent me croire encore digne d’interaction : des vœux et nouvelles annuelles, l’un qui me parle d’opiacées, Pa. qui me souhaite bonne chance en me passant le relai, et la photo d’un neutrino-mouette dans le couchant.

Son : Dorothee Mields, Stephan Temmingh, Greensleeves, 2014

Godmersham Park, chez le frère de Jane, décembre 2024.

“Elinor, where is your heart?”

Au départ de Paris, toute la journée, de part et d’autre de la Manche, la brume. La mer, les haies où nichent les faisans, les vallons verts du Kent, tout était à imaginer et à deviner – alors que tourne une double ritournelle de lumière à la surface de mon cerveau.

Lumière ? Des photons perturbés, errant dans l’opacité, en marche aléatoire, énergie perdue et oscillante. Parce que, sérieusement, qui, dans quel pan de ma réalité, quand je dis Kent, me répond Jane Austen ?* [D’ailleurs Jane Austen, c’était un peu plus à l’Ouest, mais c’est vrai, elle allait souvent chez son frère dans le Kent…] Et surtout ceci : depuis quand sait-on que j’ai envie de retrouver la campagne anglaise parce que Jane Austen ?

Les photons sont en émoi ; je songe aussi confusément : mon Dieu, je deviens trop prévisible, catégorisable, bateau, je dis trop, je révèle trop, et d’ailleurs probablement j’écris trop ici aussi.

Dans un processeur parallèle, je bute depuis hier soir sur un facteur de Lorentz (noté Γ) oublié, voire un Γ3 oublié, ce qui pourrait détruire tous mes calculs. Alors les photons sont en émoi relativiste dans leur flot semi-opaque.

Pour donner sens à toute cette brume, nous nous lovons dans le petit salon du cottage que nous louons, Earl Grey et biscuits, et j’appelle le Golden Quatuor (Emma Thompson, Kate Winslet, Hugh Grant et Alan Rickman) à la rescousse. J’adore la leçon de retenue, mais ça ne résout pas mon facteur Γ.

Son : Patrick Doyle, Jane Eaglen, Robert Ziegler, The Dreame – Voice, in Sense and Sensibility, Originial Motion Picture Soundtrack, 1995

*J’ai comme référence ultime de mon entourage, ce physicien qui me draguait alors que j’étais étudiante. Je lui avais parlé d’Electre et il m’avait répondu : « C’est quel jeu, ça ? ». Il y a eu aussi plus récemment ce genre d’épisode. Pourtant sincèrement, niveau culture, je suis ras-les-pâquerettes.

Walmer Meadows, déc. 2024

Malgré toute la lumière

La solitude et la lassitude, de concert, comme des pyrales ou des cancers. Mais personne n’a jamais dit que ce serait facile de vivre. Je me raccroche à ce que je peux – l’artisanal, la nourriture des autres, dans la pluie, interminable, infectée d’opacité.

Les tableaux mouvants de Caillebotte sur la façade du Musée d’Orsay, pendant que des escadrilles en contre-sens ramènent les chefs d’État de Notre-Dame. Les branches de sapin, souples sous les doigts, à tisser dans des rubans de soie rouge, les épingles à planter dans la couronne de paille, les petites boules de verre. Créer et cuire un crumble au sarrasin. Allumer toutes les bougies, les éteindre. Entendre A. interpréter Casse-noisette, une sonate de Mozart et Knecht Ruprecht. Inventer des chocolats chauds au poivre de Szechuan et pleurer deux heures en regardant Klaus. Torcher en une heure, sur un coin de lit, L’apiculteur de Fermine, ne pas aimer particulièrement [me dire avec puante suffisance que je pourrais faire mieux]. Toujours sur un coin de lit, mais cette fois la gifle de Katherine Mansfield, la toute jeune et vibrante Laura sortant de la maison d’un mort :

“No,” sobbed Laura. “It was simply marvellous. But Laurie—” She stopped, she looked at her brother. “Isn’t life,” she stammered, “isn’t life—” But what life was she couldn’t explain. No matter. He quite understood.

“Isn’t it, darling?” said Laurie.

— Katherine Mansfield, The Garden Party, 1922

Et quittant le registre impressionniste, celui de l’implacable noirceur, cette image alors que je me lavais le cerveau avec des séries de reels, cette image qui me hante et me donne encore une sorte d’espoir : Eva Green, toute habillée, son maquillage coulant, recroquevillée sous la douche dans Casino Royale. Rejointe par Daniel Craig, dans une étreinte silencieuse, l’inéluctable solitude dont on n’échappe que par la mort.

Son : Uno Helmersson, Mari Samuelsen, Jesper Söderqvist, Gunnar Flagstad, TrondheimSolistene, Timelapse, in Nordic Noir, 2017

Casino Royale, 2006, noire, mystérieuse et bouleversante Eva Green en Vesper Lynd et Daniel Craig, le seul James Bond avec Sean Connery.

Le réveil de l’encéphalogramme

Pluies et pluies
Je marche trempée ma joue appuyée sur la barre en métal de mon parapluie
Le réveil de l’encéphalogramme
Ces instants où je me noie discrètement dans des yeux
Qu’on me fait la bise deux fois de suite, comme si on avait oublié la première
Que longtemps on me tient la porte – dans le froid, dans le vent
Appuyée contre le métal, là où l’autre joue s’est posée-déposée rasée de près
Ce moment cinématographique-Jane-Austen
L’hésitation envoûtante où l’on me laisse partir mais je ne pars pas encore
Où je suis en train de partir mais l’on semble me retenir
Où il ne se passe rien mais nous n’avons plus seize ans, nous savons
Ces tensions effilées qui ne se déploient pas mais que l’on laisse tracer
Dans l’encéphalogramme le bruit de la pluie

Pride and Prejudice, adaptation du roman de Jane Austen, dir. Joe Wright, 2005

Adriatique asiatique

Quadrillage tridimensionnel pour habiller la topographie, de tours et d’avenues droites, dans une verticalité rampante et moderne – quelle différence avec l’Amérique latine. Puis des enfilades d’îles comme des friandises, et des paquebots qui tracent leur bave blanche et courbe, les attroupements de canots touristiques autour de roches paradisiaques transperçant la nappe bleue. Vue du ciel, Hong Kong a des airs d’Adriatique asiatique.

L’Adriatique vue du ciel par Hayao Miyazaki, dans Porco Rosso, 1992

L’envol

Jusqu’à trois heures du matin, c’était le délire. Un étrange délire, et je me suis couchée hagarde, dans un entre-deux, sans autre sensation que celle du flottement et de l’inachevé, alors que pourtant…

À midi, après toutes mes réunions visio dans la cuisine, je sors dans le grand soleil, chapeau, robe et lunettes noires. Sur le perron, je trouve un colis. C’est mon kit Arduino qui vient d’arriver. Quel timing, me dis-je.

Je lève les yeux vers le nid de petits oiseaux rouges qui se sont installés sur notre façade, juste à côté de la porte d’entrée. Depuis un mois nous avons observé avec ravissement les cinq œufs bleus éclore, des machins aux gros yeux bouffis et sans plumes se blottir les uns contre les autres, les ailes pousser, les becs déjaunir. Aujourd’hui, quand je m’approche du nid, d’un coup toute la flopée s’envole dans un merveilleux bruissement.

J’aurais pu pleurer pour ce moment-là, vous savez. Que les oisillons choisissent ce jour, ce jour particulier qui fait suite à cette nuit particulière, pour s’envoler. C’est toujours ces incroyables aléas de la vie que je veux interpréter comme des signes. Le signe qu’il faut continuer à magnifier cette vie – que je ne me trompe pas de lentille, de direction.

Son : La voix profonde magnifique de Tokiko Kato, 時には昔の話を (Tokiniwa mukashino hanashiwo) qui clôture l’un des plus beaux films existants : Porco Rosso, de Hayao Miyazaki, 1992. Toute ma vie j’ai cherché à rendre cette impression-là : la fin, la non fin, la suspension, la nostalgie et les espoirs, les commencements de tout.

Pennsylvanie, mai 2024 © Electre

La beauté souillée

Mais. Et c’est peut-être aussi cela qui me mangeait du fond du ventre cette dernière semaine – ça me déchire d’avoir dû faire le choix de la Cancel Culture pour ce chapitre 9. D’avoir décidé d’effacer de mon livre cette scène virtuose, qui est tout simplement pour moi, l’une des plus belles séquences de l’Histoire du cinéma. Elle est unique dans sa magie et sa délicatesse, dans tout ce qu’elle représente. Elle m’a accompagnée depuis mon adolescence et j’ai construit mon lexique imagé autour de cet effleurement-là. Je sais que je ne me trompe pas dans mon choix. Que ce sera peut-être ainsi une façon de préserver cet amour, justement en dissociant l’œuvre de toutes polémiques ou tous questionnements. Mais.

Est-ce que la beauté a le droit de sortir souillée de doute ? Et souillée tout court ? On aimerait tellement qu’elle soit parfaite. Intouchée, intacte, irréprochable, à apprécier dans son entièreté, ses ramifications et ses racines.

Mais si j’étais une artiste et coupable avérée, je me demande si je n’aurais pas cette supplique : « Oui, j’ai fait des choses horribles, je l’avoue. Mais s’il vous plaît, laissez mes créations en dehors de ça. Elles sont innocentes. »

Everything that rises must converge

C’est quand même bizarre le pouvoir du lâcher prise. Physiquement, je suis toujours au bord du malaise vagal permanent. Mentalement, je décide enfin de lâcher prise. Le soir venu, je me lave le cerveau : je passe trois heures à scanner des robes sur Vinted, j’en achète six, je regarde Dune, je bois du whisky, je lis Murakami et Beauvoir.

Et le lendemain matin, comme je m’assois au café avec un raspberry scone et que j’expédie tranquillement les taches administratives qui me saoulaient…

J’ai enfin mon chapitre 9.

D’un coup, tout fait sens. Les heures à voir et revoir des scènes de Funny Face [et ne pas être d’accord, malgré Audrey Hepburn], à poursuivre Sartre dans des bars à jazz enfumés de Saint Germain, à ne rien comprendre à l’existentialisme, à errer entre sa préface à un catalogue de mobiles de Calder, à chercher des découpages de Matisse. Je découvre que Simone avait son premier appartement d’émancipée à Paris exactement à cinquante mètres de mon institut, elle parle bien sûr de Sartre – comme d’une sorte de work-spouse [il faudra faire un billet dédié là-dessus] – et desdits cafés/bars enfumés. Éplucher les articles du Monde de 1967, la guerre de six jours, le Vietnam, tomber sur un article sur Le Diable et le Bon Dieu. Entendre Pierre Brasseur jouer Kean sur France Culture. Quand j’ouvre Profession romancier de Murakami, y lire son évocation de la révolte étudiante de 68. Au fil des nuits, doucement, la mise en place de cette convergence. Mais le fil m’échappait encore, je me débattais avec acharnement, il m’échappait parce que je le cherchais.

Alors une fois le cerveau rincé.
C’est arrivé tout naturellement. Et au moment où c’est là, c’est une évidence.
Et une délivrance.
Le soleil de printemps qui chauffe l’air à 22 degrés.
La couleur des crocus et des jonquilles.
Inévitablement, les choses convergent dans la vie – comme c’est rassurant, et comme c’est formidable.

Son : Sufjan Stevens renoue avec la poésie éthérie et ses finales en envolées symphonico-électroniques de ses anciens albums. Même si l’allusion à Jésus ne me parle pas, après tout, on appelle ça comme on veut : Everything That Rises, in Javelin, 2023.

Henri Matisse, Deux danseurs, 1937-1938, papiers gouachés, découpés et punaisés, et mine graphite sur carton collé sur châssis.

Le processus d’écriture [1] : Cancel culture ou pas

Au cours de mon voyage dans le grand Sud, je ressasse mon chapitre 9, celui qui commence sur une scène d’un film de Woody Allen. Mon éditeur avait commenté, lors de notre entrevue à Paris : « Il n’est pas en odeur de sainteté. Mais ce n’est pas grave, c’est toute la question, justement, de vouloir ou non séparer l’œuvre de l’homme. » Soudain prise de doute, je passe une nuit à scanner les sites people et les articles de journaux, les Mostra de Venise et autres, pour comprendre de quoi on l’accuse. J’adore les films de Woody Allen et son talent fou. Je ne sais pas comment me situer par rapport à la cancel culture. Mais je ne veux pas mélanger les batailles. Une phrase comme « Il y a l’attraction évidente de Woody » pour faire un parallèle avec l’attraction gravitationnelle, ça ne passe pas du tout dans ce contexte ! La conclusion est claire : mon chapitre est entièrement à ré-écrire.

Je passe toutes mes autres nuits à chercher une scène de film de remplacement, qui me touche et qui puisse servir de trame à mon propos. En vain, j’épluche les grands classiques, tous les films avec Audrey Hepburn, tous les films avec James Stewart, et puis les modernes, les Almodovar, les Wes Anderson, je cherche dans les couleurs de Jacques Demy, dans le sourire tordu de Harrison Ford, celui de Hugh Grant, les films romantiques à grandes robes, ceux intimistes à grands silences, les films indépendants et les blockbusters… En cinéma, je suis aussi éclectique qu’en musique (i.e., sans goût…?). J’aime tout ce qui est de qualité, et qui touche l’une de mes multiples fibres. Et pourtant, je ne trouve pas mon bonheur. J’en perds le sommeil et m’enfonce dans une sorte de déprime anxieuse. Tout ça pour un chapitre et un extrait de film. On ne pourra pas dire que je ne vis pas intimement cette écriture.

Woody Allen, Goldie Hawn et Alan Alda, dans Everyone Says I Love You, dir. Woody Allen, 1996.