Dans une tristesse sourde, dans le grand silence de la vie et de la nuit, vous savez, lorsque vous avez étouffé de toutes vos mains ce qui vous était cher – au cas où ça serait bien –, je compose des planches et des camemberts Excel, des plateaux de fromage pour le CNRS, des graphes 2D cernés d’ombres qui se superposent et racontent que nous n’avons plus d’argent, AGDG, RPB, Subvention d’État, FEI, fluides et bâtiment propre, en fond d’écran j’ai la blancheur pastel d’une toile de Jouy et ces mots anciens « tu écriras d’autres livres en novlangue administrative savoureuse j’en suis sûr ». Parfois l’incongruité des instants dépasse les réalités, je souris devant mon écran, pourtant tout est d’une désolation aiguë, mais, me dis-je, si je ne souris pas de cette incongruité, qui le fera ? Et si je n’écris pas cette incongruité, à quoi est-ce que ça aura servi, cette tristesse-là, d’avoir tout gâché, d’avoir tout tailladé ?
L’oiseau chante dans la nuit, le même que celui de mes seize ans qui veillait sur mes aubes d’écriture. Il est trois heures du matin, je me rassemble pour la journée : 100k euros à la clé, deux postes, des tunnels de représentation et de stratégie, et des rames de métro.
Was it a vision, or a waking dream? Fled is that music:—Do I wake or sleep?
— John Keats, Ode to a Nightingale, 1819
Son : Mark Bradshaw récite John Keats, accompagné de Ben Whishaw et Erica Englert, Ode to a Nightingale, in Bright Star, 2016
Kubo Shunman, Un rossignol sur un rameau fleuri, circa 1800
« Je ne veux plus aller causer à la radio, faire de la stratégie pour mon laboratoire, et je ne suis pas un personnage publique. Je veux retourner dans mes bois faire de la recherche et écrire un autre livre ! » pleurniché-je auprès de mon éditeur [oui, le pauvre].
Dès le lendemain, à l’aube, le chant d’un étourneau me glisse hors du sommeil, le printemps a plaqué sa pâte aux rideaux brodés. Devant nos boissons hipster, j’examine les reconstructions sphériques de J., nous conversons – il me corrige quand je parle de nos quinze ans d’écart : « Vingt ans, plutôt… ». Au meeting de l’Operations Committee G., on a retrouvé la connivence avec nos collègues chinois, et ma belle M. présente son étude sur les paramètres de déclenchement de nos antennes. Je signe à la marge des documents et envoie des mails de direction, mais elle réussit à capturer mon attention, et c’est rassurant, me dis-je, cette heure embarquée par la science, de ne pas encore avoir neutralisé cette partie de mon cerveau. Puis mener une réunion « Dialogue Objectif Ressources » (DOR pour les intimes) avec les chefs d’équipe et de projets, efficace, intelligent, et la coordination sans parole avec Y que j’avais briefé en amont, dans un petit jeu fluide et complice qui me fait penser à ceux que nous menons avec O. Je file au siège du CNRS, sur le chemin je dépose un peu de poésie et de théâtre sur une stèle appropriée, je rafle un flat white, et dans le métro, je continue sur la route d’Anatolie en compagnie de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet. Dans une petite salle avec d’autres directeurs, en m’abreuvant d’un mauvais thé, j’attaque N. sur la schizophrénie du « modèle économique » que nous devons suivre à notre laboratoire, interroge logistique DOR et détails de l’exercice. Nous sommes loin de l’érosion éolienne des pierres du Gobi, mais la pertinence de l’échange est là, et à la fin, quand je m’en vais, manteau cintré, écharpe rayée, et mon bouquin de Bouvier sous le bras, je lui dis : « Tiens, tu as lu ça ? » il prend note, hésite puis m’interroge : « Lisa et Gwen… C’est tout de toi ? » (c’est un chapitre de mon livre.) Comme j’acquiesce, il me rend une espèce de sourire à la Cheshire cat. Ligne 10, ligne B, j’arrive juste à temps pour attraper mes enfants à la sortie de l’école, couvre méticuleusement deux manuels scolaires, déniche sous une poupée, un pingouin disparu qui mettait K. au désespoir, et vais prendre le micro sur le plateau Sud de mon ancienne école d’ingénieur pour dire : « Venez faire de la science telles que vous êtes. » Sur mon téléphone, deux messages à rougir et à pleurer : une inconnue et l’institutrice de mon fils qui me remercient de mon discours au Sénat. Toujours les recommandations musicales de Da. : « C’est mardi, c’est disco ! Pour le plaisir transgressif d’entendre chanter I will survive sur du Vivaldi. »
Je me suis endormie sur le canapé, P, descend me récupérer au milieu de la nuit, il me tend la main pour me lever, et repousse gentiment celle que je lui allonge « C’est le poignet où tu t’es fait mal. » Dans la pénombre, je remonte à la chambre, et c’est fou, c’est fou n’est-ce pas, d’être 24H et de toutes parts, aussi bien accompagnée.
Son : What else?Gloria Gaynor, I Will Survive, 1978. Du plaisir à l’état pur, cette chanson.
Illustration originale de Tenniel colorée, in Alice’s Adventures in Wonderland, 1890.
Pour varier les expériences, samedi, c’est grosse fête d’anniversaire diapos-gâteau-rock band, dans une salle municipale ornées de boules discos, sous les tribunes d’un terrain de foot, déguisés en Seventies. On connaît mon amour pour la conversation superficielle non professionnelle. Après cette semaine, il ne me restait plus une once de savoir-vivre pour causer gamins, écoles, astrophysicienne, ou faire semblant d’être danseuse étoile à l’Opéra de Paris. Me suis donc bâfrée à l’excellent clafoutis aux tomates cerises, puis éclipsée dehors dans la lumière.
Et ? Quelque chose est changé.
Sur les bancs du terrain de foot, je reçois la page d’un Pot Cassé, un prélude de Debussy. Pour l’édification des entraîneurs et maillots, je prononce à voix haute le spectre de Brocken, je souris sur la touche.
Quelque chose est changé.
Bergamote et gardénia, les senteurs tapissent les ficelles de phrases depuis les grands cahiers de mon adolescence jusque dans mon sac à main.
Quelque chose est changé. Des fauteuils crapauds embusqués.
Enfin, pour manquer à tous mes devoirs de mondanité, je fais le mur au plus fort de la fête, pour aller vérifier chez moi, assise par terre sur les tomettes et le caramel de ma bibliothèque en palettes, avec ma robe bariolée 70’s et mes perles de bois dans les cheveux, si les Correspondances étaient aussi ronds qu’Harmonie du soir. [Ma réponse est non.]
Samedi, il est 15h, rien et tout est changé. Échanger des photos de pages des Fleurs du Mal.
Et tant de gaines de mots jusqu’aux chœurs de la nuit, jeux réels ou fabulés, quelque chose est changé. Émouvant, serein, intemporel, minuit sonne, mais ce n’est jamais encore le moment des citrouilles. Cela change et s’instaure, s’installe dans le temps.
À califourchon sur la rambarde de ce petit pavillon, en surplomb du jardin à la française de cette partie intimiste du Parc de Sceaux – dans ma mégalomanie précieuse, je me sentirais presque princesse. Le chahut de mes garçons qui se coursent sur leurs vélos en contre-bas me rappelle que j’ai passé l’âge d’être princesse [reine, alors ?]. Je grignote des morceaux de L’usage du monde, les traits épais soulignant des cheminements balkans croqués sur le vif, je prépare mon intervention au Sénat du lendemain, j’examine des figures que m’envoie J., nuages de points reconstruits au front d’onde sphérique. Lorsque je tourne la tête, j’aperçois cette lumière, la découpure crème sur le mur qui pose ma silhouette, la lumière, la même qui dore sans exception les surfaces de la Terre tous ces derniers jours, rasant de près la pierre, révélant l’éclosion des minutes suivantes, lumière tendre, brillante, éclatante. Ce secret chuchoté : depuis trois semaines, le monde a changé de lumière.
10h30 : Étienne Klein et sa voix caverneuse dans mon téléphone : « Dans cette émission, on pourra prendre le temps d’expliquer, de dérouler le propos. C’est une conversation. » 13h30 : Étienne Klein au café des Ondes, entre dandy et chapelier fou, assis devant son café, ses notes et mon livre. 14h : Détendue dans le studio d’enregistrement, accompagnée du dandy et de son équipe sympathique – je songe : finalement, un petit côté Capitaine Crochet et son fidèle second Mouche. 14h10 : Après une plantade monumentale sur KM3Net [l’antagonisme entre les mots que l’on balbutie et les craintes de mal faire pour la communauté], le terrain connu : GW170817, multi-messagers, blazars… 14h30 : Étienne Klein lit pour l’auditoire : « à choisir, je préfère vivre peu mais beau, bref mais intense. » Est-ce que le domaine scientifique dans lequel nous plongeons résonne avec notre caractère ? Suis-je violente ? Je réponds : non. Puis : j’aime être bouleversée. 15h : Le délice infini de prononcer sur une radio nationale que je suis tombée amoureuse de Karl Schwarzschild. 15h15 : En régie, ils tentent de me rassurer. Étienne Klein de me conter : « Oppenheimer se taisait pendant 10 secondes, en tirant sur sa pipe. Et quand il réfléchissait, dans ce silence, il se passait quelque chose. Il ne faut pas s’empêcher de réfléchir à l’antenne, il faut montrer que c’est ça, la science, pas du rabâché récitatif. » 15h20 : En sortant de l’ascenseur, il pointe mon livre qu’il tient sous le bras : « Moi, je suis convaincu que c’est ça qu’il faut faire. » Quoi donc ? « Écrire l’émotion de la science. C’est ça qui permettra de toucher les gens et de les faire revenir vers elle. » 15h20 : Traversée de Paris dans son Alpha Roméo, il me parle Cavaillès, femmes et science, de ses cordes vocales, de son premier livre. 15h50 : Crochet chez lui pour qu’il m’offre son livre – un atelier-loft tapissé de ses toiles colorées. Je repars en emportant son émouvant chapitre sur Lise Meitner et ses mots ceints d’une curieuse certitude : « Je suis sûr qu’il va marcher, ton livre. »
Bob Hoskins et Dustin Hoffman dans le jubilatoire « Hook », dir. Steven Spielberg, 1991.
Tout le week-end, dans l’épuisement physique et cérébral le plus total, je participe malgré tout aux obligations familiales et amicales, et dès que je peux, je m’enterre dans ma couette pour grignoter Quattrocento, écouter son pendant sonore Sur les épaules de Darwin, pleurer sur La promesse de l’aube de la même série, zyeuter la couverture par Tardi du Voyage au bout de la nuit que le libraire m’a offert, et que les yeux bleus [mon éditeur], toujours, m’ont pitché autour d’une lasagne, alors que dehors il pleuvait à verse et que les moratoires suspendaient un temps le projet de Key Labs au CNRS.
Un temps pour scintiller, un temps pour pleurnicher, un temps pour se nourrir, et viendra à coup sûr, à grands coups de bélier percer son couloir dans un flot de vie déjà à ras bord rempli – le temps d’écrire.
Son : la merveilleuse émission de Jean-Claude Ameisen,La promesse de l’aube, du 28 mai 2022, dans sa série Sur les épaules de Darwin, sur France Inter.
Romain Gary et Jean Seberg, par P. Morin, circa 1965. Amants glamours, époux tumultueux, divorcés tendres et complices, elle se donne la mort en 1979 avec cette note dans la main adressée à son fils : « Diego, mon fils chéri, pardonne-moi. Je ne pouvais plus vivre. Comprends-moi. Je sais que tu le peux et tu sais que je t’aime. Sois fort. Ta maman qui t’aime. » Romain Gary, un an plus tard, avec un revolver calibre 38 dans la bouche, et cette autre note : « Jour J : aucun rapport avec Jean Seberg, Les fervents du cœur brisé sont priés de s’adresser ailleurs. »
Tout va formidablement bien. Les choses en place ou en puissances ascendantes dans les différents pans de la vie (livre, science, direction, famille).
Vendredi, je dis à mon équipe de direction : « Désolée, aujourd’hui, je vais aller déjeuner avec quelqu’un qui a les yeux bleus, » et je vais respirer – que dis-je me noyer, plonger dans les abîmes, les abysses de bleu, à ma maison d’édition, là où on me nourrit en apnée, là où je ne suis plus celle qui dirige un institut mais où je suis une petite autrice de science en éclosion. Le soir, le mortel cocktail des genres : amis, famille, science et édition en une seule brochette, pour le lancement de mon livre dans une librairie magnifique au libraire merveilleux qui me dit :
« Votre parcours… tout de même ! Parce que pour moi, Caltech, c’est Vous voulez rire Mr Feynman, c’est le mythe. »
J’ai envie de l’embrasser, et encore plus quand il me dit : « J’ai aimé vos chapitres 2 et 3, vous dézoomez les distances, campez votre boîte d’Univers et ensuite on y passe une année, en format journal de bord, c’est très cinématographique ! »
Je devrais me réjouir, simplement profiter de ces interactions nouvelles, ces fenêtres sur la nourriture prodiguée par la panacée des littéraires formés rue d’Ulm. Mais mon cerveau est en angoisse. Angoisse que je révèle maladroitement à mon attachée de presse, à mon éditeur, comme une gamine idiote ; que j’ai peur que cela s’éteigne, de les perdre, de perdre tout cela que je touche du doigt, j’ai si peur que minuit sonne et de devoir retourner au couvent de ma science.
Mon attachée de presse me répond : « Mais on appelle ça une Maison d’auteurs, et ici c’est encore plus vrai, tu viens quand tu veux ! » Lui : « Tu es en pleine promo de ton livre, bien sûr qu’on va se voir tout le temps ! En plus je t’ai dit hier qu’il fallait qu’on se lance sur un second livre. » Les deux : « Bien sûr qu’on ne va pas t’abandonner, bêta ! »
Ils disent tout ce qu’il faut dire. Ils sont adorables et je m’en veux de tomber ces masques professionnels devant eux, alors que je tiens les morceaux enrubannés et sans fêlure apparente dès que je fais face à mon monde de direction et de science.
« Arrêtons de faire ma psychothérapie, » dis-je en rassemblant ce qui me reste de dignité et nous parlons d’autres choses.
Ils ne savent pas, et ne sauront pas, j’espère –
que toujours je m’attache à des gens et des choses auxquelles je crois appartenir un temps, mais je n’appartiens pas, les gens, les choses se délitent, rien n’a de constance, et c’est ça, la vie. Mais ça me terrorise d’avance, cette perte lente des scintillements, cet abandon de part et d’autre dans un va-et-vient d’Abilène, l’effilochage des fils que l’on tire, que l’on noue, et là, ce qui se passe est tellement, tellement précieux, a été tellement rêvé, que l’inévitable effilochage par la nature intermittente du monde de l’édition, par la nature volatile de l’interaction au public à coups de tendances et de médias, le retour obligé au couvent de la science, me dévaste d’avance.
Édouard Boubat, Autoportrait à la blonde, circa 1960
Première semaine et bizarre avalanche d’attention autour de ma petite personne, les instances de recherche soudain curieuses de visiter mon laboratoire, les médias autour de mon livre, et le croisement des deux…
« C’est drôle, hein ? » me glisse V., ma responsable administrative (la véritable directrice de ce laboratoire), sourire en coin. « Ça ne m’étonne pas, » dit Da., mon adjoint. « Je te connais, tu vas diriger ce labo avec beaucoup d’intelligence. Ils vont tous voir, » me déblatère O. que je serre dans les bras. « C’est aussi parce que tu bosses comme une dingue, » énonce P. « This is science writing in the great tradition of Gamow and Hoyle but so much more personable, » commente F., mon futur prix Nobel préféré. « X veut t’inviter sur France Culture, et X du [quotidien majeur] te rencontrer à ton bureau pour publier ton portrait. Quand es-tu libre la semaine prochaine ? » me demande mon attachée de presse. « La voilà la clé du succès, être une belle personne comme on dit ! » m’écrit mon éditeur.
De quoi passer trois heures ce dimanche dans mon lit à scroller des vêtements sur Vinted. Une belle personne ? Absurde ! Ils ne savent tous pas que je suis la tarée de service, addict à la libération d’ocytocine lors de la résolution des puzzles, et tellement pétrie d’orgueil que je n’envisage pas que les choses dans lesquelles je m’engage ne réussissent pas ?
Je repensais à ces pages de Feynman et son épiphanie alors qu’il est enfoncé dans son syndrome de l’imposteur :
Institute for Advanced Study! Special exception! A position better than Einstein, even! It was ideal; it was perfect; it was absurd!
It was absurd. The other offers had made me feel worse, up to a point. They were expecting me to accomplish something. But this offer was so ridiculous, so impossible for me ever to live up to, so ridiculously out of proportion. The other ones were just mistakes; this was an absurdity! I laughed at it while I was shaving, thinking about it.
And then I thought to myself, “You know, what they think of you is so fantastic, it’s impossible to live up to it!”
It was a brilliant idea: You have no responsibility to live up to what other people think you ought to accomplish. I have no responsibility to be like they expect me to be. It’s their mistake, not my failing.
— Richard P. Feynman, Surely, You’re Joking, Mr. Feynman! (Adventures of a Curious Character), 1985
Absurde, oui, complètement. Mais ce serait trop facile de se débarrasser comme Feynman de son syndrome de l’imposteur. Je ne pratique pas son arrogance modeste.
Après analyse, ma féminité et ma japo-niaisitude me renvoient plutôt vers ceci : touchée, reconnaissante de tout ce que l’on projette, humbled, comme on dit en anglais et qui n’a pas de traduction exacte, et même si je suis consciente que c’est absurdement loin d’être la réalité, cela m’aidera à travailler à en mériter un soupçon.
Son : Isobel Waller-Bridge, David Schweitzer, Emma Is Lost, in EMMA., 2020
Miroir-étang à l’Arboretum de Châtenay-Malabry, jan. 2025
Note : Les Carceri d’Invenzione 2 et 3, datant d’il y a plusieurs mois, ont été censurés et retirés de ce carnet.
Quand j’envoie mes vœux de la part de la nouvelle équipe de direction, O. me répond de suite : « Ça y est, t’es la cheffe ! ». Ce à quoi je rétorque que pour m’approprier la fonction, j’ai passé la journée à décrasser mon bureau et à bouger les meubles. Qu’il est tellement grand que j’y suis perdue, viens vite me tenir compagnie.
Avant de tout bouger, de jeter les tas de vieux papiers et revues, de clouer les petites tartines de Jules au mur, et de laver les meubles chinés dans les ateliers au sous-sol de l’institut, de descendre des piles de livres de mon bureau de chercheuse Mon Gaisser Mon Antenna Theory Mon Jackson Kean, Le rivage et Electre (toujours être bien accompagnée) et quelques livres dont m’a nourri mon éditeur d’autres qui m’ont nourrie cette année
Avant tout cela, avant les deux mille configurations de branchements électriques testés un à un, et mes premiers calls interminables de l’année
Avant tout cela. Je suis entrée dans le bureau de direction, mon nouveau domaine.
Je me disais avec légèreté – qu’est-ce qu’on s’en fout, c’est une fonction que tout un chacun pourrait exercer, et c’est assez curieux que ça m’incombe, d’ailleurs.
Mais aussi : dans ce silence, dans ce vide, dans ce nouvel espace, le vertige. Oh ça a duré une minute peut-être, cette sensation d’être dépassée et tenue dans le flot des éléments, d’être là ou pas, mais que désormais l’habit tracera le carcan de mon quotidien, un brouhaha de pouvoir et de liberté perdue.
Je me disais : ma grande, rassemble-toi, retiens entre tes doigts tout ce qui flotte et s’éparpille. Fais ce que tu dois faire.
Alors j’ai fait.
Giovanni Battista Piranesi, Le Carceri d’Invenzione, circa 1745-1750
L’idée ridicule de ne plus jamais te revoir de Rosa Montero part de la mort accidentelle de Pierre Curie pour retracer celle de Marie. Un livre à la Montero, à la Nancy Huston, dans cette analyse moderne de la condition féminine et de la puissance biologique, écrite avec les mots justes, ceux de l’intellect et de l’émotion féminines. Et pour Rosa, une façon de digérer la mort subite de son propre époux.
Tout ce qui concerne Marie bataillant pour sa peau. Oh comme cela remet en perspective mes propres batailles, qui, hélas toujours dans les mêmes thématiques, ont des ordres de grandeur de fadeur.
Il m’apparaît assez évident que Marie était bipolaire. Ce besoin de chair et de scintillement, et la douleur hurlante dans ses carnets, l’alternance des hauts et des bas. De toute façon, on n’accomplit pas ce qu’elle a accompli dans un monde de mâles, sans la poussée intérieure de quelque chose qui nous enlace et nous sort de nous-même – l’hypomanie, la manie, le coup de pouce qui accélère l’esprit, vous donne confiance au-delà de vous-même et des autres, et vous permet d’abattre le travail frénétiquement et avec une efficacité inespérée, sans avoir besoin de dormir, de manger. Puis les périodes de dépressions où elle disparaît.
Le lynchage médiatique de la femme [en particulier lorsqu’elle réussit], c’est vieux comme le monde (par ex. les Jeanne d’Arc et autres sorcières brûlées). Lorsque la femme de Langevin fait publier les lettres d’amour entre son mari Paul et Marie dans la presse, c’est un scandale du niveau de Robsten (Robert Pattinson et Kirsten Stewart, 2012, à une époque où je suivais la presse People). Sauf que Marie n’est pas actrice, elle est physicienne et ce n’est pas parce qu’on a un prix Nobel qu’on est préparé à une telle médiatisation, un tel jugement gratuit de sa vie privée.
Dans mon quotidien, c’est un travail de chaque instant d’être immune au sexisme ambiant. Et parfois certaines piques m’atteignent et me jettent dans des méandres de doutes, qui peuvent durer quelques jours, parfois des mois. Marie a disparu une année suite au harcèlement infâme de la presse et surtout du milieu académique. Puis elle a réapparu (avec un Nobel de plus que les connards du comité lui avaient demandé de ne pas venir récupérer) ; elle ne s’est pas brisée.
Dans l’histoire, je découvre cette lettre d’Albert Einstein.
Highly esteemed Mrs. Curie,
Do not laugh at me for writing you without having anything sensible to say. But I am so enraged by the base manner in which the public is presently daring to concern itself with you that I absolutely must give vent to this feeling. However, I am convinced that you consistently despise this rabble, whether it obsequiously lavishes respect on you or whether it attempts to satiate its lust for sensationalism! I am impelled to tell you how much I have come to admire your intellect, your drive, and your honesty, and that I consider myself lucky to have made your personal acquaintance in Brussels. Anyone who does not number among these reptiles is certainly happy, now as before, that we have such personages among us as you, and Langevin too, real people with whom one feels privileged to be in contact. If the rabble continues to occupy itself with you, then simply don’t read that hogwash, but rather leave it to the reptile for whom it has been fabricated.
With most amicable regards to you, Langevin, and Perrin, yours very truly,
A. Einstein
P.S. I have determined the statistical law of motion of the diatomic molecule in Planck’s radiation field by means of a comical witticism, naturally under the constraint that the structure’s motion follows the laws of standard mechanics. My hope that this law is valid in reality is very small, though.
— Albert Einstein, Volume 8: The Berlin Years: Correspondence, 1914-1918
Tout y est parfait. De commencer par s’excuser de s’occuper de ce qui ne le regarde pas. De parler de son ressenti à lui sans la plaindre en dégoulinant. De limiter les conseils. De lui parler d’abord de son intellect dans la liste des choses qu’il admire chez elle, et ce baume que ça a dû être, le miroir des validations, de lire ceci : I […] admire your intellect, your drive, and your honesty, and that I consider myself lucky to have made your personal acquaintance in Brussels. Cette façon de se placer à égalité scientifique et même en dessous d’elle. Et bien sûr de terminer sur une note scientifique, parce qu’on reste des scientifiques jusqu’à la moëlle. Aucun paternalisme dans cette lettre ; et elle aurait pu très bien avoir été écrite à un homme comme à une femme. Ça me bluffe, me donne de l’espoir en le genre humain – et le genre humain scientifique.
Ce qui est beaucoup moins glorieux, ce sont les articles de presse que je trouve en ligne qui évoquent cette lettre. « Les gentils mots d’Albert Einstein à une Marie Curie dans la tourmente » « Quand Einstein disait à Marie Curie… » « Quand Albert Einstein remontait le moral de Marie Curie » titre France Info. Ce que Einstein a évité avec brio dans sa missive d’une parfaite amitié collégiale, heureusement la société un siècle plus tard, s’occupe de le tartiner avec application : paternaliser, lui prêter un geste de paternalisme, comme s’il était venu sauver une damoiselle en détresse. Alors qu’elle était en mesure de gérer, qu’elle criait seule sa détresse entre ses murs, ceux de sa tête et réfléchissait à comment se sortir de cela, comment taire le monde extérieur pour ne plus être ainsi tailladée. Évidemment cette parole amicale, ce miroir du pair qui la voyait comme une paire, qui la savait forte et résistante, était bienvenue. Mais ce n’était pas du réconfort ni de la gentillesse, bordel. C’était une expression de sympathie parce qu’il les trouvait tous très cons tous autant qu’ils étaient, lui aussi. La vie, ses incroyables merveilleux et douloureux hauts et bas, le déclin physique et la mort par irradiation, elle a très bien su gérer tout ça sans que des hommes lui donnent des conseils oiseux tirés de leur référentiel de faiblards insécures. Et elle était une femme, avec des ovaires, du charme, de la peau, et assez d’orgueil pour survivre, oui, merci.
Marie Curie, circa 1905. H. Armstrong Roberts/ClassicStock/Getty Images