L’équipe

K. déguste son foie de veau aux cidre comme si elle allait s’évanouir de béatitude. Quand je lui demande s’il y a des bas dans sa thèse : « Ah oui, les fameux bas… je ne les ai jamais vus, je dois être un peu idiote, je m’amuse tellement ! »

M. au matin, dans mon café hipster, quand je lui demande comment elle se sent en ce moment : « Mais super, ça se passe super bien, je m’éclate dans ce que je fais. »

J., qui vient de commencer il y a trois semaines, assis à côté de moi avec sa planche de jambon de parme : « Bah franchement, je t’avoue, je ne pensais pas que j’allais prendre autant mon pied dans ma thèse ! Je suis trop content ! »

Et les autres nouveaux venus, et C, V, S, F toujours magnifiques, les chercheurs et ingénieurs sur lesquels on peut compter, cette équipe pleine d’entrain, que j’entraîne dans mes cafés, mes restaurants, les résultats qui se construisent avec leur brio et l’intensité complémentaire de leurs esprits, les sujets qui se répondent que nous avons choisis avec O. et R..

J’aime que nous soyons cette effervescence. Le domaine s’y prête. La phase de l’expérience s’y prête. Vous êtes ceux qui posez les premières vraies pierres de G.. Bientôt, je suis sûre, nous irons fêter la détection avec nos antennes des premiers rayons cosmiques.

Le billet aller-retour

Assis dans sa chambre d’hôtel, toute de poutres et de vieilles pierres, dans mon quartier préféré de Paris – lui au bord du lit, moi sur un petit fauteuil en face, entourée de grands rideaux. C’est une longue nuit, ça fait cinq heures que nous bavardons, et X. énonce ces mots :

« Elle avait planifié les choses de façon très raisonnée. Nos enfants ont tous eu une pension pour accident du travail. Mais en même temps… »

Il n’y a aucun drame dans son ton, juste le factuel doux et analytique. C’est peut-être ça qui est bouleversant, quand je me réveille et digère la conversation le lendemain, les jours suivants.

« Elle avait pris un billet de train aller-retour quand elle a quitté la maison, ce matin-là. »

Un hôtel parisien, octobre 2024

Flat white

Claire Forlani et Brad Pitt dans Meet Joe Black, 1998

À la sortie du métro, je m’installe dans un café avec un flat white, à une petite table en métal noir, sur laquelle j’étale mon paquet de feuilles. J’ai une heure et demie devant moi et je compte relire une dernière fois cette chose, avant de la déposer moi-même chez mon éditeur. Je la laisserai à l’accueil s’il est occupé, car ma visite est impromptue.

Je suis au milieu de mon troisième chapitre, quand une voix basse, douce et composée perce la bulle de mes écouteurs : « Il paraît que c’est vachement bien, ce que tu lis. »

Je lève les yeux sur le regard bleu malicieux de mon éditeur. Sa main effleure mon épaule, il va commander un café. Je lui fais de la place, il pose sa tasse, me demande ce que je bois, quel hasard [euh…] m’amène dans ce café.

Et sans transition, je suis en mode boulot, à lui énoncer les incohérences d’édition que j’ai trouvées, je tourne mes liasses de pages à la recherche des annotations. Je me sens si détachée, sans émoi, et pourtant mes mains sont froides et je laisse glisser maladroitement les feuillets sur le sol. [Je ne sais pas si je suis en émoi.]

Il y a quelques mois, j’aurais vécu une telle rencontre comme un agent double : celle à la façade pro, et celle liquéfiée sous les yeux bleus et le romanesque de la situation.

Je n’aime pas avoir arrêté de vivre ma vie comme un roman. Je n’aime pas ne pas me sentir connectée à chaque personne que je regarde dans les yeux. Je n’aime pas que les instants ne m’appellent plus à l’écriture.

Son : Leif Vollebekk, Wait A While, in New Ways, 2019

Le rayon Sciences

La grande salle des Actes en Sorbonne un jour d’assemblée de la Faculté de théologie, le 5 mars 1717. Tirage photographique d’une gravure de Nicolas Edelinck, d’après un tableau de Nicolas Vleighels.

Sous la pluie d’automne,
descendant la rue de la Sorbonne,
sortant de la salle des Actes
où se réunissaient les dirigeants de l’Université,
comme dans un tribunal,
causant science, médecine et ingénierie
le long de longs pupitres antiques au bois gravé,

je me réfugie à la Librairie Compagnie,
mais comme toujours,
le rayon Sciences est caché dans le sous-sol,
au fond d’un couloir.

Il pleut.

On me dit que le livre que je cherche est chez Gibert,
alors je prends d’interminables escalators,
parce que comme toujours,
le rayon Sciences est caché au 5ème étage,
au bout de dédales bordéliques.

Ensuite j’achète un flat white à emporter
dans un café hipster,
il pleut,
et je feuillette dans le RER
4000 ans d’astronomie chinoise.

« I’m done being vulnerable, »

J’annonce ça à S., et j’aimerais être comme elle me conte, pleine d’hormones d’accouchement, force tranquille décuplée, ce qu’elle est déjà de nature. La force primaire que j’avais acquise dans les bois, comme je le craignais, elle se morcelle au contact de la France et ses couches multiples de philosophie psychanalytiques, de ses préciosités et complexités recherchées. Je suis vulnérable, car en attente, suspendue et accrochée aux temps qui me rapproche des attentats. Janvier 2025 : les fins et les débuts de tout.

Son : Mozart / Arr. Grieg for Two Pianos, Piano Sonata No. 16 in C major, K. 545, interprété par Martha Argerich et Piotr Anderszewski

En Pennsylvanie, fin septembre 2023.

Martha Argerich

Tu devrais lire ce qu’il y a écrit là, Mama, me montre A., en me tendant le programme sur le quai de la ligne 1. Heureusement qu’il est là pour me donner le contexte de ce que nous venons d’entendre : deux œuvres d’exil américain, Bartók et Dvorák, ça ne pouvait pas mieux tomber pour notre premier concert parisien. J’aime beaucoup la Symphonie du Nouveau Monde, ça fait partie de mes tous premiers coups de cœurs d’adolescence. Mais comme d’autres morceaux très populaires, elle est trop familière à mon oreille, il faudrait la transcender pour me surprendre. Or là, en deuxième partie après Martha Argerich, malgré toute la fougue précise de l’orchestre de Rotterdam et de Lahav Shani, difficile de faire le poids. Heureusement que A. est là pour s’enthousiasmer, lui, comme si c’était Noël.

Martha Argerich. C’est simple : pendant le Bartók, je n’ai vu et entendu qu’elle. Je me suis presque demandé si ce n’était pas grave, qu’elle occupe tant de place. Ensuite, elle a joué deux encore, dont un quatre mains avec Lahav Shani. Et soudain la chimie si parfaite entre leurs deux corps et leurs mains, je crois que c’était là le clou du concert. Cette chimie-là, fulgurante, généreuse, virtuose, comme un couple au cinéma, on ne pouvait que se laisser entraîner, embarquer.

A. et moi concluons : quand elle se met à jouer, c’est puissant et surtout rassurant. On respire et on se dit : « Ah, tout va bien, alors. »

Maurice Ravel, Ma mère l’Oye, M. 60 : Le jardin féérique, Martha Argerich, Nelson Freire, Peter Sadlo, Edgar Guggeis, 1994

Martha Argerich © Adriano Heitman

Kurt Gödel* est mon ami

Les journées sont stressantes.

Welcome back to Paris, probablement.
Ou bien : Welcome back to real life?

Tout me bouffe. Je me laisse bouffer par tout.
Il y a trop d’interactions, le social m’épuise.
Je tiens les clés de trop de choses, des résultats scientifiques pour lesquels il faut se battre, toujours les montagnes russes de la collaboration G., comme une marmite qui bout et qui déborde autour d’individus.

Je suis incomplète : en partant dans les bois, j’avais mis du temps à translater l’entièreté de moi-même ; ici, c’est pareil, j’ai laissé une partie de mon cerveau en Pennsylvanie. Je me sens limitée cérébralement – je crois que P. est dans le même état. Nous sommes un couple de zombies qui nous sommes coulés dans une vie obsolète, alors que tout en nous est modifié. Nous n’avons pas encore trouvé comment vivre ici.

*Kurt Gödel : logicien, mathématicien et philosophe autrichien, dont le résultat le plus connu est le théorème d’incomplétude de Gödel. Wikipédia [ne me demandez pas d’expliquer] : « Le théorème d’incomplétude de Gödel affirme que n’importe quel système logique suffisamment puissant pour décrire l’arithmétique des entiers admet des propositions sur les nombres entiers ne pouvant être ni infirmées ni confirmées à partir des axiomes de la théorie. Ces propositions sont qualifiées d’indécidables. »

Son : Massive Attack, Teardrop, in Mezzanine, 1998

Le sourire de la lune, suspendue sous l’aile de l’avion Air France Chicago-Paris, juillet 2024

Olympique

Rue royale : beaucoup de monde, mais la suite est fluide.
Obélisque et fontaines vert de gris
Blocs d’arènes dressées, géantes, greco-romaines,
métalliques
emballées de couleurs vives-pastels.
S’être dit : où avons-nous assez de surface libre au cœur de la ville ?
Et de réquisitionner la place de la Concorde et des ponts et des boulevards
d’y monter des parcs surréalistes
dans lesquels on se balade et on grimpe
comme dans une animation 2D qui prend corps en 3D
Et on crie : Al-leez leees Bleus !! en tapant des mains et des pieds
en zyeutant la tour Eiffel, les Invalides, Montparnasse
et la pierre blanche des palais de la place
Les ballons pleuvent dans le panier, quelle euphorie collective
Recette universelle, prenante et enthousiasmante, que celle du pain et des jeux.

Parc urbain Place de la Concorde, depuis le bloc C, Basketball 3×3, août 2024

La touche française

Quand j’ai entendu le French Cancan, je me suis dit : « Et voilà, on est dans le kitsch, » et je suis retournée à la fiche d’évaluation de mon stagiaire. Et puis P. m’a dit : « En fait, ça a de la gueule. » Alors je suis arrivée juste à temps pour voir la flamme dévaler les coulisses du Châtelet, sur les airs de ma (troisième) comédie musicale préférée, celle qui m’a propulsée dès six ans dans l’Histoire française, la narration et la misère hugolienne.

Et d’un coup, les fenêtres de la Conciergerie ornées de Marie-Antoinette décapitées, les giclées de flammes et de sang en longs rubans, métallique comme la musique, et Carmen qui vogue dans tout cela sur Fluctuat nec mergitur, le gore lyrique et rouge vif, je ne m’attendais pas à ce degré d’intensité ce soir.

Aya Nakamura plaquée or qui chante Djadja accompagnée de la garde républicaine en uniforme, tant de pluie, de pluie, la porteuse de parapluie – si française – derrière Tony Estanguet – si français.

Hier je voulais aller au bord de la Seine avec M. mais tout était bloqué, la ville tranchée en deux par son cœur ; et c’est donc qu’elle se préparait à battre et à pulser sa lumière. Cet impossible spectacle, à l’échelle d’une ville, quand l’ensemble d’une capitale se transforme en art, en sensations et en messages… Du pain et des jeux, pense la cynique en moi, mais je préfère l’émotion au cynisme : la littérature à la BnF, deux Simone sur la Seine, Philippe Katerine, la scène/théâtre/musique modernes et audacieux, l’inclusivité, les belles valeurs tailladées sur l’écran, on aimerait toujours se rappeler que ce sont elles, les véritables facettes de la France, le temps d’un soir, offertes et partagées au monde.

La Conciergerie, lors de la Cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques, Paris 2024

C’est bien, la France

J’envoie cette ligne à pas mal de monde, à qui voudra bien partager cette petite joie, au premier matin décalée où je sors dans les rues de ma ville de banlieue, dans la lumière fraîche estivale, je vais acheter des fromages et des pains au chocolat à la boulangerie… C’est bien, tout est là, immuable, les vieilles pierres, les rues étroites, et surtout dans notre maison, l’odeur des murs épais et du bois, des tomettes anciennes, une odeur de bonheur qui imprègne nos chambres, le goût de l’eau, les enfants sont fous de retrouver tous leurs jouets oubliés, nous nous attaquons aux cartons, au jardin envahi d’origan, de roses, de glycine, de lierre et d’abeilles, qui ressemble à celui secret de Hogson Burnett. Plus tard, quand je retrouve mon laboratoire et ses occupants, les bras et épaules tendrement serrés, les regards et les petites conversations entre les portes, les planches de charcuterie partagées à l’apéro, et la vie partagée, nous parlons gamins, flamme olympique, éclipse, formation stellaire dans les galaxies, H. et Y. s’empaillent sur des interprétations d’articles, et Pa. me conte les manigances avec l’Observatoire. C’est l’été, le doux moment du ralenti français, le temps de la respiration, de l’inspiration. J’ai l’impression de retrouver une place, ma place – oh je ne me fais pas d’illusion, ça durera un temps seulement – ça ne me ressemble tellement pas, et c’est très, très agréable.