Cobscook Bay

La langue d’eau rose qui tire entre les terres, au moment de planter notre tente. Le silence et l’étrangeté en mon sein. J’attends qu’un élan vienne boire son eau, c’est un vol de canards sauvages en V qui passe. J’ai mis un certain temps à capturer la différence de ce paysage avec les lacs européens. Ici les arbres sont au ras de l’eau et leur reflet croise la verticalité aux lignes horizontales des incursions de la mer. 

Sérendipité

Sur le Pink Lady au départ de Boothbay Harbor, les phares flottent entre l’eau et le ciel, les lampées de terre verte comme déposées au pinceau. K. dit qu’il a vu la queue d’un purpoise – K. voit toujours beaucoup de choses : des bouts de singe, de biches, de serpents, avec sérieux et conviction, ses cinq ans et son ciré jaune. 

Je repense à cette page argentine que je n’ai jamais écrite – époque asséchée, road trip en famille greffée à une mission sur le terrain, chaque neurone pris par la bataille contre ceux de A. 

Avril 2022 sur la péninsule de Valdes, lorsque nous parcourions l’île de bout en bout au couchant pour aller jusqu’à Punta Delgado, s’approvisionner en alfajores faits maison, les meilleurs de toute l’Argentine.

À Punta Norte à l’aube, les orques sont venues. D’abord loin dans le brillant de la mer, on les voyait respirer et souffler leur eau. Graduellement elles se sont rapprochées, venant se nourrir du banc de phoques à nos pieds, elles venaient pratiquer leur technique de chasse par échouement, se jetant avec les vagues sur le sable, dans un tango silencieux, au rythme des éléments. Nous étions quasi-seuls sur une butte surplombant la plage, à regarder ces fuseaux noirs et blancs luire hors de l’eau. J’étais asséchée, certes, mais rarement ai-je été aussi bouleversée.

Alors que notre bateau file devant le Carousel Marina, je me dis : les orques, les baleines, c’est comme le ciel transitoire, la sérendipité des supernovae, des événements violents, rares et imprédictibles que l’on attend, et qu’on attrape au moment venu si l’on est prêt pour la joie.

Je pense à G., et la nécessité de construire notre instrument : se préparer avec ambition, avec intelligence à accueillir le bouleversement. Je repense, avant ces vacances-là au Nord de la Patagonie, aux centaines de kilomètres parcourus dans la pampa avec M. et O. à cartographier le bruit radio entre les sillons des Andes

À cet instant précis, entre deux phares et ses eaux noires, les maisons de bois qu’on pourrait croire suédoises s’il n’y avait le drapeau américain, surgit un message de O. dans mon téléphone : « Une pensée pour toi alors que j’embarque pour Buenos Aires. » (O. part travailler sur le prototype argentin de GRAND.) Je suis surprise sans l’être. 

L’échange qui s’ensuit avec O., lui à CDG, moi sur le Pink Lady qui tangue, serrant K. et son ciré contre moi, O. et ses réponses sans détours, avec ses sentiments francs et cette tendresse assumée, m’emplit plus qu’un livre, plus que tous mes mirages, car de cette réalité, nous construirons un vrai projet et nous ferons ensemble cette chasse au ciel transitoire. 

O. conclut : « Je pense beaucoup à toi. On est connectés. » et moi : « On le savait déjà. »

Absolue ou pas

J’imagine qu’il faudrait reprendre ce billet commencé avant la translation transatlantique.

Le nœud formidable dans lequel le passage à la quarantaine m’a plongée : convergences de rencontres, de projets, de géographies, et toutes en métamorphoses, posent finalement une seule question essentielle.

Celle de l’être.

D’essentielle à existentielle, il n’y a que quelques lettres à métamorphoser.

Bien avant de vouloir devenir astrophysicienne, je voulais devenir écrivain. Malgré tout, très tôt j’ai fait le choix de la science. L’écriture ? Trop périlleux et pas assez sérieux (parce que l’astrophysique, c’est sérieux – il y a de quoi rire). Mais la thématique est récurrente en ces pages. Dès le début de ce blog, on s’interrogeait ; à Chicago aussi, etc. etc. Peut-être ai-je un peu plus d’éléments aujourd’hui. Et il me semble – peut-être à tort – que la question ne se pose pas exactement dans les mêmes termes.

Écrire ?

Toutes ces années je me suis définie comme l’astrophysicienne et la mère de famille. Toutes ces années je me suis targuée cependant d’être une chercheuse différente (car mauvaise physicienne ?). Et comme le disait le type à santiags l’autre jour en passant, nos collègues qui écrivent de la vulgarisation ne font plus de science, et j’acquiesce.

« Tu es absolue ou tu n’es pas, » m’écrivait joliment quelqu’un… Plus modestement, je ne peux me contenter d’être astrophysicienne sans faire de science, ni d’écrire de vulgaires livres scientifiques.

Eluard, illustré par Chagall

Je ne peux que continuer à mener G., et pire, il faut maintenant que je mette les mains dans le cambouis des données, sinon je n’arriverai plus à me regarder en face. Je ne peux pas être une leadeuse planant à mille lieux de la réalité sale. Et nous ouvrirons notre nouvelle fenêtre sur l’Univers. Parce que soif d’absolu. Si j’écris, il faut écrire à une dimension autre que du plan-plan scientifique. J’ai des envies et des visions, que probablement je n’arriverai pas à mettre à exécution cette fois-ci, faute de temps, de talent. Mais… ? Et l’épouse, la mère dans tout cela ? Peut-on gratter des spectres fréquentiels, composer des chapitres, et en même temps chanter Summertime au moment du coucher et remplir le frigo ? Peut-on être disponible à tout ? Puis-je être disponible à tout et surtout à tous ? Disponible à moi-même ?

Qui suis-je et que serai-je lorsque j’aurai achevé cette métamorphose ?

Eluard, pour donner mots à toutes ces motions :

Notre Mouvement

Nous vivons dans l’oubli de nos métamorphoses
Le jour est paresseux mais la nuit est active
Un bol d’air à midi la nuit le filtre et l’use
La nuit ne laisse pas de poussière sur nous
Mais cet écho qui roule tout le long du jour
Cet écho hors du temps d’angoisse ou de caresses
Cet enchaînement brut des mondes insipides
Et des mondes sensibles son soleil est double
Sommes-nous près ou loin de notre conscience
Où sont nos bornes nos racines notre but
Le long plaisir pourtant de nos métamorphoses
Squelettes s’animant dans les murs pourrissants
Les rendez-vous donnés aux formes insensées
À la chair ingénieuse aux aveugles voyants
Les rendez-vous donnés par la face au profil
Par la souffrance à la santé par la lumière
À la forêt par la montagne à la vallée
Par la mine à la fleur par la perle au soleil
Nous sommes corps à corps nous sommes terre à terre
Nous naissons de partout nous sommes sans limites

— Paul Eluard, Le dur désir de durer, 1946.

Images : Paul Eluard, illustrations lithographie/stencil par Marc Chagall, Le dur désir de durer, Ed. Bordas, Paris, 1950.